Le stress et la différence des sexes [1]

Jean Furtos , Psychiatre ORSPERE

Il était admis depuis Cannon (1932) que la réponse à la menace, quelle qu’elle soit, relevait d’un comportement d’attaque ou de fuite, et cela chez l’animal comme chez l’homme. Mais on a remarqué assez récemment que les études avaient presque toutes été conduites sur des animaux mâles tandis que 13% seulement des études chez l’homme avaient porté sur des sujets féminins (jusqu’en 1995). La raison alléguée portait sur le biais du cycle menstruel. On aurait pourtant pu imaginer des études sophistiquées sur le stress avant la puberté, à la puberté, en période de grossesse, de lactation, de ménopause, avec des recherches comparatives sur les deux sexes, mais il n’en a rien été : la différence sexuelle a été refoulée au bénéfice de l’élément mâle.

Le retour du refoulé a constitué un renversement surprenant en terme de savoir. Les réponses au stress chez les animaux femelles, rats de laboratoire ou primates non humains, comme chez les humains de sexe féminin, semblent indiquer un autre type de réponse que le comportement d’attaque-fuite. Plus précisément, les animaux femelles et les humains de sexe féminin auraient de manière prévalente, devant un événement stressant, un comportement apaisant, donc anti-stress, du type « prendre soin et copiner » (tend and befriend) ; cela consiste à se rapprocher de sa progéniture et des pairs de même sexe ; en termes prosaïques, un homme stressé se fâche et/ou s’isole alors qu’une femme est attentive aux enfants et téléphone à ses copines. Les supports hormonaux appartiendraient à la triade : oestrogène-ocytocyne-endomorphines[2].

Les modèles mis en jeu constituent la contrepartie « maternelle » des processus d’attachement (éthologique) et la mise en œuvre de l’affiliation sociale. Ces comportements anti-stress rendraient compte, pour partie, de la différence de mortalité entre les deux sexes, les hommes se défendant moins bien contre les effets pathogènes du stress ; de même serait confirmé le rôle prévalent des femmes dans la formation de réseaux en situation menaçante pour le lien social.

A ce stade, certaines remarques de méthodes ont bien sûr été faites, tout d’abord du côté de l’intrication des niveaux biologiques, psychologiques, sociaux et culturels dont on sait que leurs ajustements permettent une plasticité des comportements et des rôles sociaux, surtout chez les êtres humains. En deuxième lieu, le retour du refoulé (c’est à dire le retour du féminin), pour intéressant qu’il soit, a lui-même été emporté dans son élan : la majorité des études sur le stress et l’affiliation sociale a été conduite seulement chez des femmes ; corrélativement, il semble que le pattern « attaque-fuite » ait été surestimé sans nuances chez les mâles en général et l’homme en particulier. Cela nous suggère que lorsque la différence des sexes est acceptée du côté du féminin, le masculin devient à son tour « le continent noir ».

Il s’agit là d’un thème majeur en termes de connaissances et de valeurs pour la culture où nous vivons. Si l’on admet que le stress contemporain se superpose assez exactement à la souffrance psychique en rapport avec l’environnement socio-humain, le fait de penser les manières d’y répondre en termes « d’attaque-fuite » et/ou en terme de réseaux et d’affiliation est un enjeu de civilisation orientable dans un sens ou dans un autre, avec sans doute un troisième terme possible, du type d’une autorité symbolique et symboligène.

Bibliographie et note de bas de page

[1] A partir d’un texte de synthèse prenant en compte 231 publications, par Shelley et all, in Psychological review,2000, vol. 107, N°3, 411-429.

[2] A l’inverse, on a fait remarquer le rôle agressivogène de la testostérone et des androgènes.

Haut de contenu