« Faciliter » un groupe d’entraide du Rev France, l’expérience de Montpellier

Graziella Golf, Coresponsable de l’antenne, Montpellier du REV France, Cofacilitatrice du groupe de parole, Montpellier
Thomas d’Hauteville, Coresponsable de l’antenne Montpellier du REV France, Cofacilitateur du groupe de parole, Montpellier
Magali Molinié, Maître de conférences en psychologie, université Paris 8 (LPN 2027), Vice-présidente du REV France, Paris

Le REV France est né en 2011. Ses objectifs ? Contribuer à l’acceptation sociale des voix et autres perceptions sensorielles sortant de l’ordinaire, qu’il considère comme des expériences faisant partie de la diversité des expériences humaines et potentiellement porteuses de sens plutôt que comme des symptômes psychiatriques. Des chemins personnels existent pour apprendre à composer avec ces expériences, se dégager d’une identité de malade pour développer une identité positive de personne qui entend des voix ou vit d’autres perceptions ou sensations inhabituelles (Dillon et Horstein, 2013). L’Association diffuse ce message d’espoir à travers des conférences publiques, des formations, des rassemblements et en soutenant la création de groupes de parole. Ces espaces offrent différentes possibilités aux entendeurs de voix de sortir de leur isolement, de partager leurs expériences, de retrouver l’espoir d’une vie digne d’être vécue, de s’engager dans un processus de rétablissement personnel.

Le Réseau français sur l’entente de voix (REV France) est membre d’un mouvement international qui s’est développé à partir des travaux pionniers de Marius Romme et Sandra Escher (1989) à la fin des années 1980. En partenariat avec des entendeurs de voix psychiatrisés ou non, ces auteurs développent une approche qui met l’accent sur l’acceptation des voix plutôt que leur évitement, la recherche d’un sens à cette expérience, les moyens d’y faire face et de se rétablir. Trauma, deuil, pauvreté, migration peuvent jouer un rôle, au même titre que d’autres événements adverses, qu’il ne faut pas négliger dans leur apparition et leur maintien. Le mouvement, qui s’est progressivement construit et renforcé dans les années 1990, promeut les besoins et les perspectives des personnes qui entendent des voix ou vivent d’autres expériences sensorielles sortant de l’ordinaire. Il influence l’agenda des recherches universitaires, des pratiques cliniques et sociales, notablement en Grande-Bretagne, où il s’est particulièrement développé (Longden, Read et Dillon, 2018).

Il existe à ce jour une cinquantaine de groupes de parole REV en France, y compris en Nouvelle-Calédonie, en Martinique et à La Réunion. Suivant ce que leurs participants décident, ils peuvent être réservés à des entendeurs de voix ou bien ouverts à toute personne – professionnels, proches – intéressée par la question de l’entente de voix et celle de son propre rétablissement. Leurs membres préfèrent généralement se réunir dans des espaces associatifs et citoyens, tels qu’une maison des associations, un café, une bibliothèque ou un groupe d’entraide mutuelle (GEM).

Bien que ces groupes soient d’une grande variété dans leur fonctionnement, un point leur est commun : ils sont « facilités » par une ou deux personnes. Pourquoi préférons-nous cette notion de « facilitation » à celle d’« animation » et que recouvre-t-elle à nos yeux ? C’est ce que nous allons développer ici en nous appuyant sur notre propre expérience de la facilitation d’un groupe REV, celui de Montpellier. Chaque groupe est différent, sa personnalité propre naît de la rencontre entre toutes les personnalités du groupe et nous ne prétendons pas parler pour tous les groupes. Nous assumons la part de singularité de l’expérience que nous allons relater. C’est pourquoi nous avons pensé que la première chose à faire était de nous présenter au lecteur (Dillon et Horstein, 2013). Nous expliquerons ensuite comment nous avons mis en place le groupe de Montpellier, comment nous en concevons la facilitation et ce que nous avons appris de cette place.

Présentations

Graziella Golf

J’ai rencontré Vincent Demassiet, président actuel du REV France, lors de mon parcours universitaire en psychologie clinique. Son témoignage relatant le passage d’une identité de schizophrène (psychiatrie) à celle d’entendeur de voix a fait sens pour moi. En effet, en tant qu’étudiante, je me sentais déjà concernée par les limites des prises en charge institutionnelles, notamment sur la question du diagnostic et la manière dont ce dernier peut enfermer une personne dans une identité de « malade », limitant ses possibilités de se rétablir.

En devenant bénévole au REV, j’ai souhaité mettre en place un groupe de parole à Montpellier. C’est en présentant ce projet dans un GEM que j’ai connu Thomas d’Hauteville. On ne sait jamais d’avance les personnes que nous allons trouver sur notre chemin de vie. Il y a des rencontres précieuses, riches, et Thomas en fait partie. Nos différences nous permettent d’être dans la complémentarité et nous nous rejoignons sur notre foi en l’humain. Dès le départ, Magali Molinié a été d’une grande aide pour nous permettre de faire éclore ce projet. Bien qu’elle soit à distance, nos conversations Skype et son expérience des groupes ont été une véritable ressource.

Le statut de bénévole me permet de venir dans les réunions avec ce que je suis, sans étiquette professionnelle. Faciliter un groupe de parole, dont un des principes est l’acceptation des différences entre individus, a été bénéfique pour moi. En effet, dans ma construction personnelle, j’ai entendu le mot « folie » accroché à ma personne. Mon côté militant vient en grande partie de là, me donnant une énergie que j’investis dans le groupe de parole.

Thomas d’Hauteville

Voilà plus de dix ans que je suis un usager de la psychiatrie ; c’est toujours un long chemin d’accepter le diagnostic qui est posé sur vous, mais je mène aujourd’hui une vie riche et épanouissante. Après un séjour en hôpital psychiatrique en 2006, il m’a fallu reprendre pied petit à petit dans l’existence et progressivement retrouver le goût des choses. Désœuvré, le bénévolat m’a permis d’occuper utilement mes journées et de garder un contact social ; mais j’ai connu d’autres séjours en institution de soin avant d’arriver à retrouver une certaine sérénité. C’est l’enthousiasme qui a été le plus long à reconquérir. Là aussi, progressivement, accepter ce douloureux parcours m’a permis de trouver un nouveau sentiment de liberté et de m’ouvrir à de nouvelles possibilités. Avoir traversé toutes ces phases de l’acceptation et de la reconstruction est une expérience acquise que je peux mettre au service de ce groupe de parole d’entendeurs de voix : c’est la première motivation personnelle qui m’a animé lors de l’élaboration de ce projet avec ma collègue, Graziella Golf.

Aujourd’hui, ce parcours difficile résonne comme une force en moi : j’ai plusieurs activités bénévoles dans la semaine dans des groupes où je suis utile et apprécié. Je fais également partie d’un centre bouddhiste, où je suis des enseignements qui me permettent d’avoir une vie intérieure riche.

Faciliter un groupe de parole d’entendeurs de voix, c’est favoriser l’entraide au sein de ce groupe, clé d’un mieux-être collectif. Ce souci des autres est tout le sens des enseignements bouddhistes qui me sont chers. Enfin, le caractère bénévole de l’engagement que nous avons, Graziella et moi, auprès du groupe de parole REV de Montpellier, est aussi quelque chose qui me tient à cœur.

Magali Molinié

Je suis enseignante-chercheure en psychologie. Peut-être mes propres sentiments d’étrangeté à l’égard du monde ordinaire ont-ils nourri mon goût pour la pensée critique, les dispositifs de groupe et de l’accueil sincère en leur sein des explications que convoquent les personnes pour donner sens à leurs infortunes (j’ai une formation en ethnopsychiatrie). De ce fait, j’ai immédiatement adhéré au projet de Yann Derobert de faire exister en France la proposition du Mouvement international sur l’entente de voix et j’ai contribué avec lui à la création du REV France en 2011. Parmi d’autres activités bénévoles dans le Réseau, je suis particulièrement impliquée dans le soutien à la création de groupes de paroles. J’ai une expérience personnelle de la facilitation de groupe ainsi que de nombreux échanges avec les facilitateurs et facilitatrices d’autres groupes. Je peux observer sur moi aussi les effets positifs de ma participation à de tels groupes. J’ai fait la connaissance de Graziella lorsqu’elle a communiqué au REV son envie de mettre en place un groupe à Montpellier. J’avais suivi deux précédentes tentatives peu concluantes. Au cours des années, j’ai eu l’occasion d’échanger à quelques reprises avec elle à partir d’un intérêt commun sur les questions de facilitation. Un des moyens de pousser plus avant cette réflexion était de répondre à l’appel à contributions des Cahiers de Rhizome. J’ai fait la connaissance de Thomas d’Hauteville à l’occasion de nos nombreuses et stimulantes discussions d’élaboration de l’article (via Skype).

Les groupes REV

Quelles sont les spécificités des groupes REV ? Chaque groupe partage une philosophie commune et une identité propre. Le réseau veille à ne pas imposer de formule standard. Il privilégie les groupes qui trouvent leur propre personnalité plutôt qu’il n’impose une structure prédéterminée. Chaque groupe élabore ses objectifs et ses règles de fonctionnement à l’intérieur d’un cadre général constitué de quelques principes partagés : compréhension des voix comme « messagères de sens », non-jugement, élaboration collective des outils pour faire face aux expériences, horizontalité des échanges, etc.

Un groupe d’entendeurs de voix est un groupe d’entraide(1) et non un groupe thérapeutique (thérapie cognitive, psychoéducation…). Par contraste avec les approches médicamenteuses ordinaires et les groupes thérapeutiques, les entendeurs de voix y sont considérés comme des experts par expérience. Le groupe n’est pas non plus structuré selon un protocole prédéfini, comme ce qui est le cas des groupes Alcooliques anonymes. La participation n’y est pas obligatoire ni limitée dans le temps. Toutes les explications y sont accueillies comme légitimes, sans aucune obligation de se conformer à un cadre explicatif donné (psychologique, biomédical, spirituel, paranormal) (Longden, Read et Dillon, 2018). Autogéré, il se met en place à partir d’objectifs et de règles communes que ses participant.e.s élaborent collectivement afin de pouvoir discuter sans tabou d’expériences personnelles, dans un climat de confiance et de sécurité partagées (May et Hayes, 2012 ; Molinié et Demassiet, 2016).

Il permet « la rencontre régulière d’individus vivant des expériences similaires d’entente de voix, s’offrant réciproquement du soutien, et faisant preuve de compréhension et de respect pour les expériences des uns et des autres » (May et Hayes, 2012, p. 203). Il valide le fait qu’entendre des voix ou avoir des visions sont des expériences réelles. De tels groupes protègent la confidentialité de leurs échanges, s’ouvrent à différents cadres de référence, afin de ne pas faire la promotion d’une seule version de la réalité (May et Hayes, 2012). Une fois les conditions de confiance et de sécurité créées, en trouvant du soutien auprès de personnes ne représentant pas l’autorité, les participants peuvent prendre progressivement confiance en leur expertise concernant leur propre expérience, explorer l’histoire de leurs voix, les significations qu’ils y attachent et mettre en commun leurs savoirs pour développer une relation plus constructive avec elles (May et Hayes, 2012). Comment ces propositions se sont-elles incarnées dans la mise en place du groupe de Montpellier ?

La naissance du groupe de Montpellier

À l’automne 2016, lorsque nous, Graziella et Thomas, nous sommes rencontrés, nous avons trouvé important de nous appuyer sur le bilan des tentatives passées de création d’un groupe REV pour construire notre propre projet. Nos échanges avec des membres des précédents groupes ont fait apparaître trois questions concernant le lieu, les participants, la facilitation. Pouvoir se réunir régulièrement nécessite en effet de trouver un local, de préférence extérieur aux institutions, offrant la possibilité de se dégager de l’image de « patient ». Idéalement, il s’agit d’un lieu citoyen, prêt à accueillir sans préjugé un groupe de réflexion sur l’entente de voix et autres expériences déroutantes, offrant un cadre sécurisant et gratuit. Le groupe doit-il être ouvert seulement aux personnes concernées par l’entente de voix et par d’autres phénomènes sensoriels, ou peut-il intégrer des personnes confrontées à d’autres difficultés, des parents d’usagers et/ou des professionnels intéressés par la cause ? Qui le facilite ? À quoi s’engage la personne désireuse de faciliter un groupe, en termes de régularité, de constance dans son engagement ? Le passage entre la position de porter le projet d’un groupe et celui de le faciliter va-t-il toujours de soi ?

Les difficultés à trouver un lieu de réunion adéquat, à définir les contours du groupe et à trouver une personne facilitatrice engagée sur la durée avaient eu raison des premières tentatives de mise en place d’un groupe REV pérenne. Être en binôme a été une première réponse à certains de ces écueils.

Mise en place du projet

Je (Thomas) me suis engagé dans le projet après avoir rencontré Graziella venue le présenter dans le GEM que je fréquentais à l’époque. Nous nous sommes ensuite revus à plusieurs reprises pour faire connaissance, construire le projet et nous préparer à en faciliter les réunions. En dehors des réunions, nous aurons à gérer la boîte mail, les échanges avec les participants, avec les personnes intéressées pour intégrer le groupe et/ou leur famille, des partenaires locaux, le REV, le planning des rencontres, les entretiens préalables avec des personnes désireuses d’intégrer le groupe. Prévoyant des réunions d’une durée de deux heures, avec une pause de quinze minutes au milieu, nous réfléchissons à la manière dont nous allons nous répartir la gestion du temps, garantir le respect de la parole de chacun, des temps de parole, de l’ouverture et de la fin des réunions. Nous échangeons également sur notre vision de ce groupe, sur la philosophie du REV et sur nos attentes personnelles. Nous avons en commun l’envie d’aider des personnes en situation d’isolement et d’exclusion, mais également une motivation plus intime et personnelle, en relation avec nos expériences de vie, dont cet espace pourrait nourrir l’élaboration. Nous avons coutume de dire, au REV, que chaque participant au groupe est là pour son propre rétablissement, y compris les facilitateurs. Il nous a semblé important d’être au clair avec nous-mêmes et avec les autres sur nos motivations, car elles influencent consciemment ou inconsciemment ce que l’on donne de soi au groupe et l’écoute que l’on aura. Nous avons décidé d’expliciter aux membres du groupe qui nous sommes, pour respecter le principe d’horizontalité du groupe ainsi que notre propre besoin d’authenticité et d’implication. Moi, Thomas, je suis un homme, usager de la psychiatrie, faisant partie d’une école bouddhiste, bénévole dans plusieurs associations. Moi, Graziella, je suis une femme, psychologue de formation, pas encore en activité, bénévole pour le REV, artiste peintre, à l’écoute de mes propres voix intérieures qui parfois me limitent dans la vie. Nos différences de parcours et de genre amènent les participants à nous convoquer sur des choses différentes ou se référer à la personne avec laquelle ils se sentent le plus à l’aise.

Dans ce temps de la préparation, nous construisons des partenariats avec le réseau médico-social de la ville (Unafam, GEM, services d’accompagnement à la vie sociale [SAVS], psychiatrie). Lorsque nous nous sommes sentis prêts, nous avons proposé une première date de réunion, relayée par ces partenaires. En novembre 2017, lors de la première rencontre, notre surprise est entière : onze personnes étaient présentes. Ensemble nous discutons des éléments de fondation du groupe. Ils s’appuient sur les valeurs du REV, des règles d’échange faites d’écoute mutuelle, de respect pour les convictions de chacun et de non-jugement. Le groupe décide d’être réservé aux personnes concernées par l’entente de voix et autres perceptions sensorielles et valide le fait que nous assurons sa facilitation. Depuis cette date, il se réunit dans un café du centre-ville disposant d’une salle un peu à l’écart, sans que nous renoncions à trouver un lieu plus adéquat.

La facilitation vécue

Pourquoi utilisons-nous le terme facilitateur plutôt que celui d’animateur ou de thérapeute ? C’est que nous ne nous plaçons pas en surplomb vis-à-vis du groupe ni dans une position d’animateur. Nous ne détenons pas de savoirs plus importants que le reste du groupe. Nous ne savons pas ce dont les autres participants ont besoin pour leur propre bien-être et rétablissement. Nous n’occupons pas une place d’expert, ni une position de pouvoir, condition a minima pour que les participants construisent leur propre expertise et reprennent du pouvoir sur leur vie.

Nous veillons à ce que les rencontres puissent avoir lieu et se déroulent dans un climat où tous les participants se sentent à l’aise. Nous sommes attentifs aux contenus abordés, au respect de la parole de chacun, à la communication non verbale, au temps, à l’environnement extérieur. Cela nous demande une certaine gymnastique mentale et un contrôle sur nos propres réactions pour être à l’écoute des participants et de ce qui se passe dans le groupe. Il y a des choses qui forcément échappent à un seul regard. C’est alors un grand confort de nous appuyer l’un sur l’autre et sur nos sensibilités différentes, dans leur complémentarité. Parfois, nous nous autorisons à parler de notre propre expérience, afin de valoriser cette parole particulière qui consiste à parler à partir de son vécu sans venir interpréter-juger le vécu de l’autre (cf. communication non violente).

Les effets des groupes sur leurs participants

Quels effets les groupes d’entendeurs de voix produisent-ils sur leurs participants ? Une récente enquête par questionnaire auprès de groupes d’entraide affiliés au réseau britannique a évalué leur impact et leur efficacité sur des dimensions telles que le bien-être social, émotionnel et clinique. Parmi les aspects notables relevés dans les réponses figure la possibilité de rencontrer d’autres entendeurs de voix, de trouver un soutien indisponible ailleurs et de considérer le groupe comme un endroit confidentiel et sécurisant pour discuter de problèmes difficiles. Les participants perçoivent les groupes comme facilitant leurs processus de rétablissement et comme une ressource importante pour les aider à composer avec leurs expériences (Longden, Read et Dillon, 2018).

Dans notre groupe, les personnes peuvent parler de leurs expériences sans catégorisation, sans stigmatisation, sans pathologisation, en acceptant tous les modes de compréhension et d’interprétation des voix, même s’il n’est pas toujours facile de s’y tenir. Juger le vécu de l’autre est en effet un réflexe fréquent, même lorsqu’on a été soi-même jugé comme « fou », « inapte » à la vie en société. Ainsi, un des enjeux de l’entraide entre pairs est de s’adresser aux autres en parlant de ses propres expériences sans venir interpréter ni juger leur vécu. Dans cette reconnaissance mutuelle entre ce que je suis et ce qu’est l’autre, dans les différences entre mon cadre de compréhension et le sien, chacun peut trouver son propre chemin pour se rétablir.

La rencontre entre pairs permet de sortir de son isolement, de se réapproprier son expérience, de lui chercher un sens : en quoi les voix révèlent-elles des choses de moi-même auxquelles je ne suis plus connecté ? Ou bien de les accepter, de ne pas vouloir s’en défaire. Certains participants témoignent en effet que c’est ainsi qu’ils ont pu se libérer de leur emprise, reprendre progressivement le contrôle de leur vie quotidienne. Le partage d’outils, de stratégies permet aussi de reprendre le pouvoir sur ses voix.

Les effets sur les facilitateurs

Le groupe produit aussi des effets sur les facilitateurs.

J’ai (Thomas) de l’admiration pour la pugnacité des participants, compte tenu des difficultés dont ils font état. Cela m’invite à l’humilité face aux difficultés que je peux moi-même rencontrer. Et me voici également plus attentif aux petites joies qui pourraient passer inaperçues. Faciliter un groupe d’entendeurs de voix est une bonne école de la vie. Pour moi qui suis animé par un principe de bienveillance, faciliter le groupe est un bon baromètre pour évaluer la solidité de ce principe et identifier dans quelles situations il est mis à mal.

Le groupe m’a donné aussi le courage et l’occasion récente de témoigner de mon parcours de vie auprès d’étudiants infirmiers, ce qui me procure la satisfaction d’apporter ma petite pierre à l’édifice des connaissances en santé mentale. De plus, cette intervention s’est déroulée dans la ville où j’ai vécu ma première hospitalisation, il y a treize ans de cela. J’ai pensé sur le moment qu’une boucle se bouclait. Je le vois plutôt aujourd’hui comme une manière de sortir par le haut d’années difficiles, en même temps qu’une forme de validation de tout le travail sur moi-même que j’ai accompli au cours de ces mêmes années.

Pour moi (Graziella), mon engagement dans la facilitation du groupe me nourrit. C’est en tant que citoyenne de ce monde que je m’y inscris. Je trouve très gratifiant de donner de mon temps et de ma personne pour une cause humaine, de m’engager pour que notre société voie la différence chez les individus comme une richesse plutôt que comme un facteur d’exclusion. Parfois sollicitée pour témoigner à l’extérieur du groupe devant un public composé de professionnels, étudiants, usagers de la psychiatrie et autres personnes intéressées, ma double casquette de facilitatrice et de psychologue me donne le sentiment profond d’être en accord avec ce que je suis et avec mes valeurs, ancrées dans mon histoire familiale.

Mon expérience de facilitatrice vient également traiter mon rapport à la parole qui n’a rien d’évident. Petite, je bégayais, ce qui provoquait la moquerie de mes pairs. Puis ma parole fut brutale, manquant de diplomatie, donc très peu audible pour les autres. Il m’a fallu un long chemin pour être dans une parole plus souple et plus libre. Aujourd’hui, dans ce rôle de facilitatrice, je suis en quelque sorte « gardienne » du respect de la parole de tous. Mon expérience est devenue une force, car elle me permet d’être dans la vigilance sur ce sujet particulier. Elle peut néanmoins parfois amener chez moi de la rigidité que je mets au travail dans le groupe. J’apprends ainsi à mieux accepter que parfois plusieurs conversations s’établissent en même temps ou bien qu’un participant ne puisse pas aller au bout de sa parole, étant interrompu par la question d’un autre.

Conclusion

Le groupe de parole des entendeurs de voix de Montpellier a maintenant plus de deux ans d’existence. Les participants ont développé une relation de confiance entre eux. Ils s’y sentent en sécurité, écoutés et compris. Cela est très précieux. Dans ce climat de confiance, ils peuvent parler plus facilement de choses difficiles et douloureuses, ce qui est source d’apaisement , mais aussi partager des outils, des stratégies pour reprendre le pouvoir sur leurs voix. Le groupe est aussi un espace de socialisation. Ses membres ont plaisir à prendre des nouvelles les uns des autres et peuvent parfois se retrouver pour des activités extérieures au groupe.

Un deuxième groupe de parole est en cours de création. Les trois « candidats » facilitateurs viennent du premier groupe et débattent en ce moment de leur vision de la facilitation. Nous avons également noué des liens avec des institutions soignantes qui nous sollicitent pour des interventions extérieures.

Enfin, au cours des discussions passionnantes d’élaboration de cet article, nous avons eu envie d’ouvrir notre cadre d’échange (en ligne) à d’autres facilitateurs des groupes du réseau, comme cela se pratique dans d’autres pays. ◗

Notes de bas de page

(1) Empruntons une définition générale des groupes d’entraide. Ce sont « […] de petits groupes autonomes et ouverts qui se réunissent régulièrement. Victimes d’une crise ou d’un bouleversement commun dans leur existence, les membres de ces groupes partagent un vécu commun de souffrance et un sentiment d’égalité. Leur activité primordiale est l’entraide personnelle qui prend souvent forme de soutien moral, par le partage d’expérience et d’information, et par la discussion. Souvent aussi les membres ont des activités orientées vers les changements sociaux. Leur activité est bénévole, autrement dit gratuite et libre » (Romener et al., 1989, p. 19).

Bibliographie

Dillon, J. et Hornstein, G. A. (2013). Hearing voices peer support groups: A powerful alternative for people in distress. Psychosis, 5(3), 286-295.

Longden, E., Read, J. et Dillon, J. (2018). Assessing the impact and effectiveness of hearing voices network self-help groups. Community Ment Health, 54(2), 184-188.

May, R. et Hayes, J. (2012). Le mouvement Hearing Voices : une approche émancipatrice du fait d’entendre des voix. Dans E. Gardien (dir.), Des innovations sociales par et pour les personnes en situation de handicap (p. 195-214). Toulouse : Érès.


Molinié, M. et Demassiet, V. (2016). Des groupes d’entendeurs de voix, pour qui, pourquoi, pour quoi faire ? Dans R. Jardri, F. Larøi et J. Favrod, Psychothérapies des hallucinations (p. 93-106). Issy-les-Moulineaux : Elsevier Masson.

Romeder, J.-M. et al. (1989). Les groupes d’entraide et la santé : nouvelles solidarités. Ottawa, Canada : Conseil canadien de développement social.

Romme, M. et Escher, S. (1989). Hearing Voices. Schizophr Bull, 15(2), 209-216.

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