Évaporation de la responsabilité collective et dispositifs d'étayage

Gaia Barbieri, Psychologue clinicienne, Doctorante en psychologie clinique au Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC), Université Lumière Lyon II, Consultante de recherche à l’Orspere-Samdarra, Lyon

Georges Gaillard, Professeur de Psychopathologie et Psychologie clinique, Responsable de la Formation à partir de la pratique (FPP) et du DU Analyse de la Pratique et régulation institutionnelle(DUAPR), Université Lumière-Lyon II, Lyon

« ‘Avez-vous besoin d’aide ?’

‘De quelqu’un qui me tue.’ »

À cette réponse je m’arrête complètement. Elle est plus accroupie qu’assise par terre, au bord du chemin. Sa posture comprimée, comme si elle avait mal à l’estomac, m’a fait sortir ma proposition d’aide. D’ailleurs, c’est la coutume montagnarde.  (De Luca, 2005) »

« It’s still day one ! » Au siège parisien d’Amazon, parmi le flux continu d’informations qui défilent sur les écrans muraux, une phrase apparaît en leitmotiv : « C’est toujours le premier jour. » N’importe quel salarié serait prêt à expliquer (avec enthousiasme) le sens de ces mots au visiteur perplexe. Il s’agit, en effet, d’afficher « l’esprit-start-up » du colosse multinational ; une vision du monde à laquelle tout professionnel se doit d’adhérer, afin d’alimenter l’innovation, la vitesse, et l’éternelle jeunesse de l’entreprise, en esquivant le danger de se retrouver tout d’un coup au « day two », un jour plus près du déclin, de la stase, de la mort(1). Cette phrase est répétée inlassablement, de façon conjuratoire, afin de fixer une identité collée à l’instant, amputée de toute profondeur historique. Creusée par une négativité implacable, elle sert d’étendard aux valeurs dominantes et à l’idéologie de l’hypermodernité. Elle infiltre l’ensemble des organisations sociales et s’impose aux instances du « vivre ensemble », à la construction du sujet contemporain, et à son imaginaire. Naturellement, l’ensemble de l’organisation du travail n’échappe pas à la contagion : l’« uberisation(2) » des entreprises est à l’œuvre et « l’esprit-start-up » transfigure les institutions publiques, et partant, les institutions du soin et du travail social. Celles-ci n’en finissent pas de s’hybrider avec le secteur privé, et de se soumettre à des logiques marchandes lors-même qu’elles relèvent d’une logique de redistribution sociale et du bien commun (Enriquez, 1987 ; Gaillard, 2015).

À partir d’une recherche portant sur des dispositifs d’étayage dans la clinique psycho-sociale(3), nous souhaitons proposer quelques réflexions sur le primat de l’économique et ses effets sur les institutions sanitaires, sociales et médico-sociales et simultanément sur les dispositifs de soutien consacrés aux professionnels de ces institutions. Nous nous attacherons à mettre au jour quelques caractéristiques du « marché » de l’analyse de la pratique, et à regarder l’« uberisation » de la responsabilité collective. Nous terminerons en évoquant les germes de nouveaux espaces d’étayage, qui seraient en mesure de faire front, voire de restaurer de la responsabilité partagée.

Les dispositifs d’étayage

Les dispositifs d’étayage sont eux aussi aux prises avec la marchandisation du monde. Ce sont l’ensemble des espaces, et des dispositifs, qui ont fonction transitionnelle, qui au travers des bouleversements sociaux en cours sont les premiers détruits (Gaillard et Pinel, 2011). Ces remaniements ont de lourdes conséquences sur la clinique, l’entraînant dans ce flux statuant sans fin « It’s still day one. » S’il faut l’entendre comme un nouveau mot d’ordre, il commande une mono-chronie. Tel est le signe de la négativité politique propre à notre monde contemporain, banalisant la destitution des figures de l’altérité et de l’hétéronomie, et déterminant l’évaporation de la responsabilité collective.

Commençons par dire un mot rapide des dispositifs d’après-coup à visée élaborative et transformationnelle. Ces dispositifs désignés comme dispositifs de soutien, de régulation, de supervision, d’analyse de la pratique, etc., sont proposés prioritairement aux professionnels engagés dans la clinique. Il s’agit d’une praxis d’étayage de la professionnalité de celles et ceux qui travaillent dans le cadre de relations de soin et/ou d’accompagnement (dans les champs du soin, du travail social, à l’interface de ces champs). L’Analyse de la Pratique (AdP) et le Groupe Balint(4) sont les figures paradigmatiques de ces dispositifs groupaux. Leurs configurations spécifiques vont être définies et découpées, en lien avec la demande de l’institution et celles des professionnels eux-mêmes, à partir de l’analyse que peut en faire l’intervenant (en lien avec sa capacité d’entendre et de travailler avec certains ordres de complexité et des hypothèses qu’il sera parvenu à construire autour des niveaux de nouages sur lesquels il conviendrait de s’engager : lien aux « usagers », liens d’équipe dans la corrélation avec les « usagers », nouages avec les dynamiques historiques de l’institution, etc.). De tels groupes peuvent dès lors réunir l’ensemble des professionnels d’une même équipe – incluant ou pas les responsables administratifs et médicaux ; ils peuvent ne s’adresser qu’à une catégorie de professionnels (les éducateurs, les soignants), être proposés par un établissement en transversalité sur plusieurs services, etc. Ces espaces se caractérisent par une mise en place d’une rythmicité. Ils visent à créer un espace autoréflexif suffisamment sécure, à même de permettre aux professionnels de se dégager de l’engluement dans l’archaïque et des charges d’affects liées aux dynamiques transférentielles qui se déploient dans les rencontres cliniques, et qui entrent en collusion avec les dynamiques institutionnelles.

L’intervenant extérieur (souvent, mais pas forcément, un psychologue), est supposé incarner un point d’extériorité, et autoriser dès lors le groupe à un travail d’auto-réflexivité. « Réflexivité » signifie en somme que, dans cet espace-temps, les professionnels tissent une élaboration de leurs subjectivités au travail - subjectivités singulières s’articulant dans une subjectivité collective, dans une conflictualité, gage d’une différenciation suffisante. Une parole inquiète, en devenir et saturée d’affects, non réductible à un discours, concerne la pratique de chacun ; elle devra être écoutée et transformée au travers du groupe. Nous sommes en cela très éloignés de la fixation à un « day one » et à la mêmeté qui lui est inhérente. S’il y a du collectif, il y a de l’autre (potentiel), et la chaîne discursive qui est à même de se déployer fabrique de la temporalité, en éloignant les professionnels de ce « jour sans fin(5) », de sa résonance avec une fixation traumatique.

Traces d’une recherche

Au cours d’une recherche autour de ces dispositifs de soutien, intitulée : « La clinique psychosociale et les dispositifs de soutien aux professionnels », nous sommes partis d’un constat : depuis les années 2000, on observe une multiplication exponentielle des instances proposant différentes formes d’accompagnement aux professionnels de la relation. D’où la question : est-ce qu’une telle profusion d’aide aux aidants aurait à voir avec les évolutions récentes des institutions qui pratiquent la clinique psychosociale(6) ? Est-ce que les déstabilisations, voire les destructions de la vie institutionnelle - les réductions budgétaires, parfois drastiques, l’hégémonie de la logique du management gestionnaire (Gaillard et Pinel, 2011), les mouvements de privatisation, de standardisation et d’évaluation des pratiques, l’usure des solidarités internes aux corps de métier - donnent un nouveau sens aux espaces d’aide à la relation ? (Ravon et Laval, 2005) Nous avons mis au travail cette interrogation, en premier lieu dans le cadre d’une (petite) enquête de terrain, qui nous a conduit à interviewer douze professionnels qui interviennent au sein de huit dispositifs de soutien. Nous avons, dans un second temps, repris ce matériau au sein d’un séminaire réunissant un groupe de chercheurs et de praticiens en psychologie et en sociologie, qui eux-mêmes animent des dispositifs de soutien-régulations et/ou de formation. À partir de cet ensemble de matériaux nous proposons de problématiser les processus de marchandisation dans lesquels sont prises les institutions de l’accompagnement clinique et social et les dispositifs qui tentent de les étayer.

Rappelons qu’il est ici question d’institutions qui œuvrent auprès de sujets en errance, de sujets « mésinscrits », et dont la fonction est bien de « ravauder la trame symbolique » constitutive du socius (Henri, 2004, 2009). Une instance radicalement négative serait en train de transformer de l’intérieur la raison politique de ces institutions, la comprimant dans la ratio machinique des flux monétaires. Soyons clairs : la négativité opérant au cœur du traitement des plus vulnérables n’est pas un produit de la marchandisation contemporaine. La mission propre aux institutions de la mésinscription, celle d’instituer du sujet, en protégeant le corps social des « trous noirs » de la psyché et des « trous noirs » de l’Histoire qui caractérisent le « déshumain » (Fédida, 2007), est inextricable d’un assujettissement. Afin d’humaniser (soigner, éduquer, insérer...) les « déviants », ces institutions les assignent à un état d’exception, mettant en suspend leur appartenance au droit commun (Agamben, 2005). Il s’agit dès l’origine de pactes dénégatifs (Kaës, 1993) : là où la société affiche une volonté de subjectiver, elle voile dans le même temps un mouvement de « refus(7) » de ces sujets renvoyés du côté du déshumain. La marchandisation des liens, « le Divin Marché » (Dufour, 2007), se superpose à cet horizon politique et construit une forme de négativité inédite.

Trois caractéristiques du « marché » de l’Analyse de la Pratique

La notion d’un « marché » de l’analyse de l’AdP a émergé systématiquement tout au long de notre recherche, tout à la fois au travers des mots employés par les personnes interviewées que dans le cadre du séminaire réflexif. Mais tous les marchés ne se valent pas. L’espace marchand se déployant dans la représentation des intervenants en AdP qui ont réfléchi avec nous, est marqué par trois propriétés principales : l’échelle (quasi) industrielle (les organismes proposant de l’AdP travaillent avec un nombre tout à fait conséquent de groupes, la demande des institutions ne faisant que croître), l’incohérence (la référence aux Groupes Balint est de plus en plus faible et l’on assiste à un foisonnement « sauvage » de dispositifs de soutien improvisés ; les « bricolages » spécifiques semblant alors relever d’une réactivité plus que d’un travail de mise en pensée élaborative, référée à des arrière-fonds théoriques suffisamment consistants), et l’ « uberisation » (les intervenants travaillent le plus souvent en tant qu’auto-entrepreneurs, parfois affiliés aux grands organismes de l’AdP, qui ont plus la forme d’un réseau que celle d’une institution). Le tableau dressé par nos interlocuteurs est alors celui d’un espace marchand résolument néolibéral(8), où la condition paradoxale des intervenants est celle de devoir étayer des groupes sans être eux même référés à des instances tierces suffisamment étayantes, à des espaces permettant de scénariser les transferts dans lesquels les intervenants se retrouvent pris.

Figures de l’uberisation

La dernière des trois instances qu’on vient de mettre en exergue, l’uberisation, mérite une attention particulière. Par ce néologisme, on désigne un changement radical, qui advient dans le secteur tertiaire, effaçant tout intermédiaire entre le pourvoyeur du service et son client ; tout intermédiaire sauf un : l’entreprise par laquelle ils doivent passer pour se mettre en lien (Uber, Amazon, AirBnB, BlaBlaCar, Flixbus). Ces entreprises vendent des services en mobilisant des personnes qu’elles n’embauchent pas et des biens qu’elles ne possèdent pas ; ceci dans une pseudo « libre concurrence », alors même qu’elles se constituent en monopoles privés incontestés. Si les effets économiques de ce phénomène sont considérables, les effets sociaux le sont tout autant. L’uberisation pénètre les échanges informels entre les personnes, transformant les logiques du don (l’auto-stop, l’hospitalité d’un voyageur, la circulation d’un livre...) en autant d’occasions de rapports marchands. Chacun se devant d’agir en entrepreneur de soi-même. Par où l’on voit comment tout sujet est aux prises avec la tentation de participer à une marchandisation du monde.

En effet, une telle transformation historique actualise une figure qui s’est imposée à nous dans le cadre de notre séminaire réflexif : l’individu auto-engendré(9), pour lequel la liberté est une obligation inaliénable. Le corollaire d’une telle liberté est une forme de responsabilité centripète. L’individu auto-engendré est en effet le modèle tant du bon professionnel que du bon « usager ». Chacun à son échelle est appelé à s’auto-contrôler, s’auto-évaluer, à s’activer et devenir responsable (quasi exclusivement) de soi-même. Les attitudes et les compétences de chaque individu sont considérées comme un capital à gérer, à accroître et à investir. Honte à ceux qui dissiperont leur capital (humain), honte à ceux qui ne feront pas l’effort de se relever après un échec. Ils seront expulsés du corps social. La souffrance au travail que les intervenants interviewés essayent de traiter semble inextricablement liée au modèle normatif d’un individu auto-engendré, qui correspond à l’obligation morale à être un travailleur indépendant, soit faire de soi-même sa micro-entreprise, accepter de prendre des risques et se relever en cas de chute. Si la clinique psychosociale est une praxis polyphonique, un agencement de liens porteurs de sens, elle court le risque d’être sacrifiée sur l’autel de l’autonomie. Là où la dépendance est proscrite, aucun soin collectif n’est possible, chacun étant sommé de transparence, d’efficace, de traçabilité. Dans un tel brouhaha de réponses individuelles, la responsabilité collective s’évapore. Nous proposons de penser cette évaporation de la responsabilité collective en tant que prototype d’une nouvelle négativité politique, ouvrant à une mise en tension avec le travail de culture, la kulturarbeit, au sein des institutions contemporaines.

La responsabilité collective...

Il faut préciser le sujet d’une telle évaporation. La « responsabilité collective » concerne une modalité d’être au monde spécifique, une subjectivité qui a habité la modernité et ses grands récits (Lyotard, 1979). Cette subjectivité est le fondement de la démocratie, car elle articule une forme de liberté et une forme d’imputabilité essentiellement inclusives de l’altérité – une liberté et une imputabilité qui fonctionnent précisément parce qu’elles s’altèrent. La « responsabilité collective » met en tension une initiative individuelle spontanée et une réponse à une demande qui viendrait d’autrui. Il s’agit de supporter une liberté qui, tout en incluant une partie d’autonomie, ne saurait s’y réduire : on ne peut être ni responsables, ni libres, hors d’une perspective intersubjective et trans-subjective dans laquelle le visage et le langage de l’autre nous appellent à répondre (Lévinas, 1961). On voit bien comment le groupe, ce « singulier pluriel » (Kaës, 2007) instituant le sujet humain, trouve son sens dans cet horizon de liberté – celle d’être responsable pour autrui, et notamment pour un autre en détresse (Hilflosigkeit), un autre vulnérable (Schneider, 2011).

Or, seul l’espace politique du groupe est à même de faire fonctionner une subjectivité conflictualisée qui inclue l’altérité sans la nier, sans la dissoudre dans le « même », les valeurs morales et l’idéologie que ce « même » incarne. Pour que ce processus puisse fonctionner, il est nécessaire de faire face au négatif qui se loge dans la rencontre et se présentifie dans la relation d’aide, id est, le scandale de la vulnérabilité de chacun des sujets impliqués dans cette relation, et leur dépendance. Celle-ci n’est jamais unidirectionnelle : lorsque A dépend de B, l’identité de B - et pas seulement celle de A ! - est prise par cette dépendance, elle en est définie. Loin d’être un sauveur tout-puissant, celui qui aide s’expose au risque de sa propre faiblesse. D’ailleurs, le fait de recevoir de l’aide renvoie inévitablement à sa propre finitude, à sa propre mort. À la question : « Avez-vous besoin d’aide ? », la réponse du personnage d’Erri De Luca (2003) est radicale « De quelqu’un qui me tue. » Heureusement, l’interlocuteur se rend disponible pour entendre le sens de ces mots, dont l’une des traductions pourrait être : j’ai besoin de quelqu’un de tellement libre et responsable, qu’il pourrait m’accompagner dans ce qui est en menace de me tuer. J’ai besoin de quelqu’un qui puisse répondre à ces mouvements mortifères à partir de son humanité de vivant, en acceptant de se laisser travailler par le négatif qui menace de me submerger et de me détruire.

 ... S’évapore ?

L’évaporation de la responsabilité collective met en place une nouvelle négativité du politique – elle infiltre le politique à partir du primat de la gestion, de la finance et de la technique. Il s’agit bien d’une négation du négatif. Elle a trait à ce fondement de la relation qu’est la dépendance. Les nouveaux leurres présentés comme « valeurs de l’hypermodernité » infiltrent les métiers de la relation jusqu’à nier toute possibilité de dépendance. Chaque professionnel est appelé à répondre exclusivement de ses « actes », dans le même temps où chaque « usager » est sommé de se montrer capable, autonome, activable (dans une invite à l’empowerment, à mettre en œuvre son pouvoir d’acteur, son acte-pouvoir (Mendel, 1992)). Responsabilité et liberté relèvent dès lors de la sphère du privé, elles perdent toute vectorisation vers l’alter, et toute épaisseur politique, en se réduisant à des bribes du capital humain individuel, des ressources egocentrées à investir sur le marché. Évacué le négatif de la dépendance mutuelle, l’institution s’aplatit dans une positivité sans ombre. La mise en réseau de professionnels et d’usagers autocentrés est de moins en moins reliée à un espace d’appartenance, à une pratique située, aux effets de présence (Avron, 2012) d’un groupe, d’une équipe qui partage du vivre ensemble : elle devient flottante, désincarnée, agencement éphémère d’auto-entrepreneurs.

Face à cette négativité inédite, qu’en est-il des dispositifs de soutien aux professionnels ? Nous avons pu mettre à jour deux nouvelles polarités de l’AdP et de ses dérivés : un dispositif aligné aux valeurs dominantes, déployant une négation qui a la forme d’une positivité totalisante, ou, a contrario, un espace éminemment politique, subjectivant, où la négativité institutionnelle peut être interrogée, jusqu’à ce qu’on trouve une possibilité d’affirmation du sens de son travail. Nous observons donc l’émergence d’une opposition positivité vs affirmation. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de la rendre sensible.

Positivité

Les dispositifs de soutien peuvent glisser vers une fonction « hygiénique », de dépôt, et dans le meilleur des cas, de localisation et de traitement des déchets de l’institution. Certains intervenants illustrent les vertus de ces « espaces de dépôt » désintoxiquant l’environnement de travail, selon une logique écologique du recyclage. Le négatif de la vie institutionnel (l’angoisse, la violence…), intraitable dans les instances ordinaires du travailler ensemble, devient traitable et même transformable en ressource positive là où un expert (des « bonnes pratiques », ou de la « communication non-violente », ou du rôle de « tiers » qu’il est persuadé d’incarner) peut orienter la pensée collective (au risque d’une stérilisation de la pensée, ou d’une dérive sectaire). Une telle pensée court le risque de se fixer sur les difficultés institutionnelles, de s’exprimer en forme de «plainte », de « bureau des lamentations » et de « revendications » ; elle peut aussi se laisser guider par une dynamique plus « efficiente », vers la résolution des conflits et l’examen des problématiques concrètes de la pratique professionnelle auprès des usagers. Il nous semble entendre ici l’écho du discours dominant, celui qu’il convient d’afficher sur la plaquette publicitaire qui promeut l’activité des intervenants ubérisés, afin de trouver acheteur, écho direct des sujets zélés de l’ « esprit-start-up » prescrit par les règles du marché – ici celui de l’aide aux aidants. L’AdP positive réduit les zones clairs-obscures de la vie institutionnelle à des matériaux toxiques, s’assignant un rôle de machine à recycler. La visée est une pacification du négatif, avant même qu’il puisse être reconnu en tant que négativité à l’œuvre dans le lien. La positivité forcenée d’un tel projet ne laisse pas de place à la souffrance des équipes, ni au sens qu’elle peut véhiculer ; la souffrance étant considérée comme un empêchement à une « bonne » configuration dé-conflictualisée et atemporelle contribuant à l’efficience du marché, dans le hic et nunc d’un premier jour libéré du poids de l’histoire institutionnelle et de ses zones d’ombre ; un day one qui ne s’achève jamais.

Affirmation

Une profonde inquiétude nous semble apparaître au verso de cette surface trop lisse empreinte de naïveté. Nos interlocuteurs ont en effet parfois pu partager avec nous l’incertitude nouée à leurs praxis, et de temps à autres leur sentiment d’illégitimité. Ils commencent alors à déployer les intentions de ce qu’ils tentent de bricoler au sein de ces espaces autoréflexifs. Ils évoquent des scènes où les épreuves des équipes peuvent être traversées sans expertise, sans réponses préalables, en tant que formes (toujours inédites) d’une négativité qui sidère et met à mal la pensée. Ici, la créativité et les tentatives expérimentales sont possibles. Ici, intervenants et équipes s’impliquent dans des exercices de traduction, dans des pratiques métaphoriques déplaçant les tentations d’autonomie des acteurs institutionnels, et libérant un sens collectif. Se dessine alors un horizon polyphonique, un agencement pluriel qui n’impose aucune harmonie préétablie, travail de contrebande d’une pensée non opératoire, d’une conscience politique. Démocratie à l’échelle de l’équipe. L’AdP devient alors affirmative, à savoir, elle ne se dérobe pas au négatif de la vie institutionnelle, mais elle s’y expose, en prenant le risque de ne pas répondre aux attentes explicites du client, tout en répondant à une demande plus essentielle : permettre aux équipes de continuer, malgré tout, à arracher des îlots d’humanité à l’Océan de la barbarie. Dans ce cas, l’AdP tente d’affirmer la participation de l’institution à la kulturarbeit.

Il est dès lors possible d’entrevoir au cœur de ces pratiques de contrebande les germes de nouveaux espaces d’étayage, perméables, non-machiniques, qui seraient en mesure de faire front, voire de renverser les tentations « uberistes ». Un intervenant nous parle d’ « espaces-rencontre », une autre d’ « espaces de réflexion et de liberté », un chercheur participant à notre séminaire évoque des instances qui rendent possible l’auto-altération institutionnelle (Castoriadis, 1975). Semblables à des mouvements de subversion, de nouvelles groupalités prennent forme, éphémères mais situées. L’un des horizons des nouvelles praxis d’étayage semble ébaucher les potentialités d’agencements en rhizome à même de dépasser la positivité totalisante (et totalitaire) du réseau néolibéral et de ses procédures, ou plutôt de la parasiter, en transformant des dispositifs de contrôle en foyers expérimentaux d’une nouvelle liberté/responsabilité partagée. Ce nouvel horizon subjectif et politique s’inscrit dans une temporalité vivante et relative, une temporalité plurielle, prenant en compte les générations, les mettant en dialogue, en conflictualité, en dispute, dans une responsabilité partagée.

Day one is over !

Notes de bas de page

(1) Sur « l’esprit-start-up » d’Amazon et son impact sur les processus de subjectivation contemporains, cf. Nicoli et Paltrinieri, 2017.

(2) Nous aurons à revenir sur cette notion au fil du texte.

(3) Commencée en novembre 2016, cette recherche a été menée dans le cadre de l’Orspere-Samdarra, en partenariat avec le Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique de l’Université Lyon II.

(4) Il est possible de faire remonter l’origine des groupes d’AdP à Freud (1926), et à la coupure épistémologique qu’il introduit autour de la notion de formation (Ausbildung) en psychanalyse ; une formation qui doit prendre appui sur l’expérience subjective, sur l’interrogation et le compagnonnage plutôt que sur le modèle. Nous sommes dès lors du côté de la psychanalyse de contrôle. Ceci conduira à la supervision des analystes, qui, dans les années 1960, commencera à devenir collective. Cette modalité de supervision s’enracine également dans les Groupes Balint, initiés en 1945 par le Dr.Balint (fondateur de la Tavistock Clinic de Londres). Il s’agit de petits groupes de médecins se réunissant pour penser ensemble le transfert (compagnie d’investissement mutuel) dans la relation médecin-patient, guidés par un psychanalyste, et à partir d’un « cas » posant question. Dans les années 1950, l’AdP est spécialement investie par les équipes de travailleurs sociaux, selon le paradigme du case-work. Ce qui est fondamental dans ces pratiques, est leur focus non pas sur une notion normative du travail, mais sur les implications relationnelles et symbolisantes de l’accompagnement social ou médical.

(5) Il est en effet bienvenu de penser la temporalité du « jour sans fin », de ce « day one », indépassable, comme la parfaite illustration de l’installation du sujet et/ou du groupe, dans le temps du traumatisme en refus d’élaboration.

(6) La clinique psychosociale est définie par le fondateur de l’Orspere, le Dr. Jean Furtos, comme une clinique « 100 % psychique et 100 % sociale », une pratique « transversale que l’on peut prendre d’un côté ou d’un autre, avec un besoin de réseaux à intervenants complémentaires et d’une théorie de la pratique métissée (Furtos, 2015).»

(7) Nier le refus correspond à une double négation, qui serait, selon le philosophe Roberto Esposito (2018), l’élément fondateur de la politique moderne, à partir de la théorie du souverain de Hobbes (le Léviathan, seul véritable sujet politique, négation du négatif de l’état de nature), jusqu’à la conception de l’ennemi de Carl Schmitt (le conceptualisant comme ce qui nous remet en question en tant que figures), en passant par la théorie psychanalytique de la négation (Verneinung) de Freud.

(8) Nous rappelons au passage l’opposition étudiée par  Michel Foucault (1979) entre ordolibéralisme allemand et néolibéralisme américain.

(9) Le héros d’un dessin animé, Kirikou, a émaillé nos échanges, dessinant une individualité auto-produite : Kirikou s’enfante tout seul, se nomme tout seul, se lave tout seul… Ceci n’est toutefois que la première partie de son histoire. Celle-ci l’amènera, en effet, à prendre place dans un processus transgénérationnel, et à délivrer la génération et la temporalité « fétichisées ».

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