Regard d’un psychiatre sur le processus psychique de la radicalisation

Jean Chambry - Praticien Hospitalier, chef du pôle adolescent au centre hospitalier Fondation Vallée, Responsable de l’unité d’urgence et de liaison en psychiatrie infanto-juvénile, située au CHU du Kremlin Bicêtre, Président du collège de pédopsychiatrie de la Fédération de Psychiatrie de l’Enfant et l’Adolescent, Secrétaire général de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et l’Adolescent, Secrétaire de la Société de Santé de l’Adolescent, Paris

Rhizome : En tant que clinicien, comment qualifieriez-vous la radicalisation ? Comment expliqueriez-vous que les jeunes soient beaucoup plus touchés par ce phénomène ?

Jean Chambry : Je n’aborderai cette question que sous l’angle de l’expérience de prise en charge des adolescents en grande difficulté, c’est à dire que je n’aborderai ce processus que chez les adolescents et les jeunes adultes. La radicalisation ne peut pas se limiter à une explication psychopathologique ou psychiatrique. C’est un phénomène qui interroge notre société sur ses choix politiques, idéologiques… Il faut d’ailleurs distinguer deux aspects face à la radicalisation : d’une part, le besoin d’investir une forme de pensée unique, illusion d’une vérité qui bannit toute forme de doute ; d’autre part, le basculement dans la haine de l’Autre différent, qui autorise alors la violence et la destructivité. Je ne me hasarderai pas à commenter la notion d’amplification du phénomène car il faudrait, pour cela, disposer d’études pluridisciplinaires permettant un regard historique. Je pense que les facteurs à l’origine de ce processus reposent sur les fragilités du fonctionnement psychique humain, qui existent depuis toujours mais qui s’expriment sous cette forme en raison des supports culturels, sociologiques, religieux disponibles aujourd’hui.

La spécificité majeure du fonctionnement psychique humain repose sur la notion de conscience réflexive. L’homme pense, il se pose des questions sur qui il est. Il construit tout au long de la vie une représentation de soi qui lui permet d’avoir accès à un vécu identitaire. Cependant, il construit aussi un idéal de ce qu’il voudrait être. L’écart entre la représentation de soi et l’idéal de soi peut être source de motivation, de créativité pour se rapprocher de cet idéal mais aussi source d’une grande souffrance avec l’impression d’être sans valeur face à la trop grande distance entre la représentation de soi et l’idéal investi. Il faut donc des outils psychiques pour supporter l’écart entre la représentation de soi et l’idéal de soi, des outils permettant de supporter la frustration de ne pas être idéal et garantir une représentation de soi assez bonne.

Ces outils s’acquièrent au cours du développement pendant l’enfance et l’adolescence. Pendant l’enfance, la représentation de soi est fortement influencée par la qualité des interactions avec l’environnement. Si je perçois que l’environnement a du plaisir avec moi, il sera possible d’investir une image de soi plaisante mais si cela n’est pas le cas, cela sera beaucoup plus compliqué.

L’adolescence est une des étapes maturatives du long parcours de construction. Cette période est marquée par la confrontation avec un corps qui se modifie, se sexualise. La puberté bouleverse alors les relations avec ses proches et avec soi-même. Elle oblige à prendre de la distance avec les adultes les plus investis pour se protéger du ressenti incestueux que l’accès à la sexualité fait vivre. Cet éloignement confronte à un sentiment de solitude qui sollicite la confiance en soi, l’estime de soi. C’est une période inquiétante car elle interroge les fondamentaux. L’adolescent est à l’affût de tout ce qui pourrait l’aider pour répondre à cette question : Qui suis-je ? Quel adulte vais-je devenir ? Pourrais-je aimer ce que je suis au regard des idéaux investis ?

S’il existe une impossibilité de penser qu’un équilibre pourra être trouvé face à l’écart entre le vécu de soi et l’idéal investi, une souffrance majeure dans le lien avec soi-même s’installe. L’adolescent, voire le jeune adulte, est une proie facile face à celui qui offre la possibilité d’une bonne image de soi et promet l’accès à l’idéal.

Rhizome : Dans quelles dispositions psychiques se trouvent les jeunes qui se tournent vers le fanatisme religieux soudainement ?

Jean Chambry : Les adolescents ou jeunes adultes, qui n’ont pas réussi à construire une bonne image d’eux-mêmes face aux idéaux proposés par la société dans laquelle ils vivent (idéaux de performance, de consommation dans la société occidentale), peuvent parfois soulager leur souffrance par l’investissement d’autres idéaux pour lesquels ils leur semblent possible de s’en rapprocher, ce qui leur permet de restaurer l’image d’eux-mêmes qui était, jusque-là, défaillante. Ces jeunes sont le terreau propice de tous les phénomènes de fanatisme.

Quand l’être humain adhère à une pensée totalitaire, la confrontation à la différence devient difficile car elle menace l’illusion d’avoir accès à la vérité. Par ailleurs, si le jeune n’a pas bénéficié de limites bienveillantes qui l’ont protégées, il est difficile pour lui d’intérioriser le sens des règles de socialisation et de la loi. Il vit alors les contraintes que les interdits imposent comme persécutrices. Pourquoi se soumettre à des règles de société qui ne m’ont pas protégé ? Cette tendance antisociale bien connue facilite alors l’expression de la violence et l’absence d’empathie. Par des stratégies d’embrigadement, il est alors possible de transformer l’angoisse face à l’autre différent en haine, en nécessité impérieuse de le détruire pour garantir que l’idéal investi est le seul possible.

Rhizome : Quel regard portez-vous sur la « mobilisation » politique et institutionnelle au sujet de la radicalisation aujourd’hui (cellule, dispositifs de prévention à la radicalisation…) ?

Jean Chambry : Cette mobilisation est nécessaire. Elle est une première étape.

D’une part, il faut effectivement repérer le plus précocement les situations à risque sans les stigmatiser et essayer de mobiliser le jeune et sa famille avant le basculement dans la violence. La prévention est donc essentielle.

Par ailleurs, il faut développer des outils, si cela est possible, afin de permettre une réinsertion dans la société pour les personnes déjà engagées dans la violence.

Cependant, les dispositifs ne doivent pas se limiter à des approches sécuritaires et des effets vitrines visant à rassurer les électeurs. La radicalisation interroge les choix de société : y-a-t-il d’autres idéaux possibles que l’idéal de consommation et de performance ? Comment revaloriser le plaisir de vivre en groupe qui oblige forcément à des renoncements individuels ? Quels moyens pour accompagner les familles et les jeunes en difficultés vers une possible restauration de leur représentation d’eux-mêmes ? Faire face à la différence est difficile pour chacun. Comment reconnaître la différence sans la hiérarchiser, sans chercher à prouver que l’un est meilleur que l’autre ?

La pédopsychiatrie est un des acteurs de la prévention. Elle participe au repérage des jeunes en difficultés et à l’élaboration d’un projet avec les autres partenaires du champ social (acteurs de la santé, éducation nationale, aide sociale à l’enfance, protection judiciaire de la jeunesse, justice des mineurs,…) en développant l’axe thérapeutique.

Par ailleurs, elle dépiste et prend en charge les jeunes présentant des troubles mentaux pouvant faciliter le phénomène de radicalisation et le basculement dans la violence (troubles psychotiques, dépression,...).

Actuellement, la pédopsychiatrie est sollicitée soit directement par des familles en difficultés avec leur adolescent, ou par les partenaires du champ de la santé mentale (éducation nationale, protection de l’enfance, …) ; soit dans les suites d’un signalement effectué auprès de la cellule Antidjiad. Elle peut alors proposer une évaluation du fonctionnement psychique du jeune, dépister des fragilités voire des troubles psychiatriques avérés ainsi qu’une évaluation du fonctionnement familial. À partir de l’analyse de la situation rencontrée, des pistes de prise en charge thérapeutique pourront alors se dégager en associant les autres institutions concernées par les mineurs.

Elle est aussi sollicitée pour proposer des approches thérapeutiques spécifiques pour les mineurs déjà très avancés dans le processus de radicalisation voire au retour du Jihad avec l’objectif de permettre à ces jeunes de pouvoir se resocialiser selon les codes de notre société. Il est impossible de répondre à cette demande en particulier parce qu’il n’existe aujourd’hui aucun travail scientifique validé démontrant l’efficacité de telle ou telle méthode. Il est donc important que des travaux de recherche rigoureux soient menés en associant pleinement la pédopsychiatrie.

Rhizome : Dans le cadre du dispositif de prévention à la radicalisation, des formations et des outils à destination des professionnels sont mis en place. Quel est l’intérêt de former les professionnels à ces thématiques ?

Jean Chambry : Il est indispensable que les professionnels soient formés à la complexité du processus de radicalisation pour que chacun puisse penser son intervention dans un dispositif global et le respect strict de ses missions.

En tant que psychiatre, je constate tous les jours les méfaits auprès des jeunes d’une société qui ne permet de s’estimer qu’en fonction de ses performances et qui ne valorise pas le renoncement. L’idéal n’existe pas, il n’est pas humain. C’est un moteur de la motivation mais il faut accepter que personne ne puisse l’atteindre. La société doit restaurer sa confiance dans l’être humain bien que très imparfait.

En tant que citoyen, je souhaite que la société accepte de se confronter réellement à la différence et ne la nie pas dans une approche égalitariste (il n’y a pas de différence puisque nous sommes tous égaux), et qu’elle puisse proposer un cadre de vie permettant à chacun, performant ou non, de trouver sa place.

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