Qui sont les jeunes Jihadistes français ?

Farhad Khosrokhavar - Sociologue, Directeur d’étude à l’EHESS, Paris

Cet article vise à dresser une typologie des jeunes Jihadistes français alors que l’année 2015 a été marquée sur le territoire national par des attentats revendiqués par des groupes se réclamant de l’islam radical, et sur la scène internationale par l’extension du conflit Syrien aux territoires voisins. On peut distinguer plusieurs générations d’islamistes radicaux en Europe qui ont pour trait commun d’être des « terroristes maison », c’est-à-dire qui ont été élevés et éduqués en France et que les Anglo-saxons appellent « homegrown terrorists » : des jeunes scolarisés et éduqués dans les pays européens. On pourrait dresser le profil du « Jihadiste maison » à partir de ces attentats depuis 1995[1] jusqu’à la tuerie de Charlie Hebdo en janvier 2015 : ils sont tous des jeunes qui ont eu des démêlés avec la justice, ont eu un passé délinquant, ayant commis des vols ou fait du trafic. La grande majorité a eu des périodes d’emprisonnement plus ou moins longues ; avec, pour la plupart, une enfance malheureuse, souvent avec placement dans des foyers et une errance mentale qui en a fait des êtres à problèmes dès leur jeune âge. Pratiquement tous étaient désislamisés et sont devenus musulmans « born again » ou convertis Jihadistes sous l’influence d’un gourou, des copains ou à partir de leurs lectures sur Internet ou en prison. Enfin, la grande majorité a fait le voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient ou des zones de guerre (Irak, Syrie, Afghanistan, Pakistan…).

Le jihadisme des jeunes désaffiliés ou la sacralisation de la haine

On peut distinguer deux types de Jihadistes selon la classe sociale : ceux des classes moyennes et ceux d’origine populaire, la plupart d’origine immigrée, quelques-uns des convertis. En France, les jeunes des classes moyennes qui participent aux attentats Jihadistes sont une infime minorité jusqu’aux attentats du 13 novembre 2015.

L’univers mental des jeunes « désaffiliés » (« disaffected youth » chez les Anglais) qui embrassent l’islam radical est marquée par la haine de la société suite au sentiment indélébile qu’ils ont d’une profonde injustice sociale à leur égard. Dans la trajectoire Jihadiste des jeunes de banlieues, la prison joue un rôle essentiel, moins parce qu’on s’y radicaliserait que pour cette raison fondamentale qu’elle offre la possibilité de mûrir la haine de la société dans des rapports quotidiens tissés de tension et de rejet face aux surveillants et plus globalement, l’institution carcérale. Au sein de la prison ils nouent des liens avec des criminels plus aguerris susceptibles de leur ouvrir de nouvelles perspectives dans la déviance. Souvent l’adhésion à l’islam radical s’effectue en prison en concomitance avec l’ennui d’être abandonné à soi. En prison le jeune délinquant fait l’expérience du mépris à l’égard de l’islam sous une forme institutionnelle et impersonnelle : manque ou pénurie d’imams, prières collectives du vendredi non-célébrées ou faites dans des conditions où prévaut la suspicion vis-à-vis des participants, refus du petit tapis de prière dans la cour de récréation… En plus, la mainmise de plus en plus grande des salafistes sur les musulmans en prison est comme une initiation à la logique de rupture sous une forme prémonitoire. Les salafistes ne sont pas Jihadistes mais prônent une version exclusiviste de l’islam qui contribue à dé-socialiser les jeunes en introduisant un fossé infranchissable entre le croyant et le non-croyant : le vrai musulman, assidu dans sa pratique religieuse et le faux musulman, laxiste et peu respectueux des interdits religieux.

Un dernier fait convainc l’apprenti Jihadiste de la légitimité de la cause qu’il défend : le voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient où prévaut la guerre sainte. Dans la majorité des cas, le voyage initiatique confirme le jeune Jihadiste dans sa nouvelle identité en le faisant renouer de manière mythique avec les sociétés musulmanes dont il ne parle pourtant pas la langue ni ne partage les mœurs. Ce voyage lui fait apprendre le maniement des armes, mais il lui permet en même temps de devenir « étranger » à sa propre société. Il apprend surtout à devenir « cruel », à exécuter de manière professionnelle et sans état d’âme des otages ou des individus par lui incriminés (policiers et militaires, juifs, « mauvais musulmans »), bref à devenir un véritable combattant aguerri du jihad hyperbolique qui ne recule devant aucun obstacle moral dans la mise à mort des « coupables ».

Les nouveaux Jihadistes de classe moyenne

Avant la guerre civile en Syrie en 2013, parmi les Jihadistes il y avait exceptionnellement des jeunes de classes moyennes. Depuis 2013, ils forment, à côté des jeunes des cités, une partie importante des Jihadistes en herbe qui se sont rués en Syrie pour se mettre au service soit de l’État Islamique (Daech) ou d’autres groupes Jihadistes comme le Front de Victoire (Jihat al Nusra) d’obédience Al Qaida. On compte, selon les statistiques disponibles, aux alentours de 5 000 jeunes européens partis en Syrie et de nombreuses tentatives de départ vers ce pays (surtout via la Turquie) ont été neutralisées après la promulgation des lois dans de nombreux pays européens pour empêcher ces départs.

L’utopie régressive de la néo-Umma combinée au rôle du preux chevalier du jihad exerce une indéniable fascination non seulement sur certains jeunes des banlieues, mais aussi et pour des raisons différentes, sur des jeunes de classe moyenne en quête de sens et qui constituent le second groupe amoureux du jihadisme depuis la guerre civile en Syrie en 2013.

Ces jeunes de classes moyennes, souvent des « adolescents attardés », gonflent l’armée de réserve du jihad en se convertissant un peu de toutes les religions à l’islam radical : chrétiens désenchantés qui sont en quête de sensations fortes que le catholicisme institutionnel est incapable de leur faire éprouver, juifs sécularisés las de leur judaïté sans ancrage religieux, bouddhistes provenant de familles françaises naguère converties au bouddhisme et qui cherchent une identité revigorée au service de la guerre sainte en contraste avec la version pacifiste de cette religion en Europe.

À la différence des Jihadistes des banlieues, les jeunes de classe moyenne n’ont pas la haine de la société, ni n’ont intériorisé l’ostracisme dont la société a accablé les premiers, ils ne vivent pas non plus le drame d’une victimisation qui noircit la vie. Ils font appel à l’humanitaire pour justifier leur parti pris contre le gouvernement fascisant de Bachar El Assad et nombre d’entre eux sont dans une phase que l’on pourrait qualifier de « pré-Jihadiste » (Khosrokhavar, 2014) avant leur départ pour la Syrie ou l’Irak.

La dispersion de l’autorité entre plusieurs instances parentales et une société où les normes ont perdu de leur rigueur (les normes républicaines incluses) créent une crise de l’autorité qui rend attrayant l’appel à des normes et une autorité musclée, voire la fascination à leur égard chez une minorité de cette jeunesse qui souffre d’avoir plusieurs ombres tutélaires mais pas d’autorité distincte et qui voudrait pouvoir retracer les frontières entre le permis et l’interdit sous une forme explicite. Les normes islamistes leur proposent cette vision en noir et blanc où l’interdit se décline avec le maximum de clarté. L’islamisme radical permet de cumuler l’enjouement ludique et le sérieux mortel de la foi Jihadiste, il apporte le sentiment de se conformer à des normes intangibles mais aussi d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde, d’inverser le rôle de l’adolescent et de l’adulte (le jeune l’impose aux adultes épeurés), bref, d’être celui qui instaure les normes sacrées et l’impose aux autres sous peine de la guerre sainte.

Cette jeunesse férue du jihad incarne les idéaux de l’anti-Mai 68 : les jeunes d’alors cherchaient l’intensification des plaisirs dans l’infini du désir sexuel reconquis, désormais, on cherche à cadrer les désirs et à s’imposer par le biais d’un islamisme rigoriste, des restrictions qui vous ennoblissent à vos propres yeux. On cherchait à se libérer des restrictions et des hiérarchies indues. Désormais, on en réclame ardemment, on exige des normes sacrées qui échappent au libre-arbitre humain et se réclament de la transcendance divine, on y aspire et on les sacralise au gré de la guerre sainte.

À présent on trouve une société vide de sens et l’islamisme radical, en départageant la place de la femme et de l’homme, réhabilite une version distordue de patriarcat sacralisé en référence à un Dieu inflexible et intransigeant, le contre-pied d’un républicanisme ramolli ou d’un christianisme trop humanisé. Le voyage initiatique est une quête de pureté dans l’affrontement de la mort au nom du martyre.

L’adhésion des jeunes adultes de classes moyennes au jihadisme dans sa version exportée vers la Syrie pose la question du malaise de cette jeunesse qui souffre de la déliquescence du politique en plus de l’indignation face à l’injustice dans une Syrie rendue proche par les médias et où sévissent des crimes contre l’humanité de dimensions monstrueuses.Pour ce qui est de la jeunesse banlieusarde, une attitude infra ou supra-politique a été la norme générale. L’enfermement sur soi, le repli sur le ghetto ou encore, la violence dans sa version crapuleuse (criminalité) ou sacrée (jihadisme) sont des attitudes qui se situent soit en deçà du politique, soit au-delà (Wievorka, 1998). Dans les classes moyennes, le référent politique a subi une crise majeure depuis les années 1980 et toute une génération s’est constituée qui ne fonde plus son identité là-dessus. Le jihadisme est pour elle la conséquence de l’éclipse du politique comme projet collectif porteur d’espérance.

Le martyre féminin ou un post-féminisme régressif

En Europe et en particulier en France, depuis la guerre civile en Syrie en 2013 on assiste à l’apparition d’un type de Jihadiste féminin dont la nouveauté réside en particulier dans l’accroissement tangible de leur nombre (les Jihadistes femmes étaient l’exception auparavant, à présent on trouve quelques centaines d’européennes en Syrie et d’autres qui ont voulu y aller et en ont été empêchées par les autorités).

Une caractéristique de ces jeunes femmes est que bon nombre d’entre elles sont des adolescentes ou des post-adolescentes à côté d’autres jeunes femmes d’une vingtaine ou trentaine d’années. Ces adolescentes ou post-adolescentes sont souvent dans un univers onirique qui ne procède pas du jihadisme mais au mieux, du pré-jihadisme, projetant sur leur implication des fantasmes qui ont peu à voir avec la réalité de l’univers idéologique et mental de la radicalisation stricto sensu. Une autre caractéristique est qu’elles sont majoritairement des classes moyennes et non des classes populaires. Et elles sont en grand nombre des converties : du christianisme, du judaïsme (quelques cas), voire du bouddhisme ou de familles agnostiques ou athées.

Étant des couches moyennes, tout comme les jeunes hommes de même classe sociale (Bouzar, Thomson, 2014), elles n’ont pas la haine de la société comme motivation centrale dans le départ vers les théâtres de guerre en Syrie. Plusieurs logiques interfèrent qui poussent à leur départ. Tout d’abord une vision distordue de l’humanitaire : les frères en religion (les Sunnites) auraient besoin d’aide face au pouvoir hérétique et maléfique de Bachar El Assad (alaouite, pour les Sunnites secte déviante) et il faudrait s’engager pour être aux côtés des hommes. L’image de l’homme idéalisé est aussi au centre de mire de cette jeunesse féminine, souvent post-adolescente, qui présente des traits de désenchantement vis-à-vis du féminisme de leur mère ou grand-mère. Il y a comme l’idéalisation de la virilité masculine de celui qui s’exposerait à la mort et qui, dans cet affrontement, se montrerait viril, sérieux et sincère. Ces trois adjectifs donnent un sens au « mari idéal ». Il serait, pour commencer, capable de restaurer l’image de la masculinité fortement nivelée en raison même de l’évolution de la société ; en second lieu, il serait « sérieux » puisqu’en combattant contre l’ennemi il révélerait son engagement définitif, à la différence de ces jeunes hommes qui montrent des traits d’immaturité et de volatilité aux yeux de ces filles qui semblent avoir détrôné l’image du Père. Cherchant une forme de masculinité au superlatif doublé du sérieux par l’impavidité vis-à-vis de la mort, ces jeunes prêts au martyre incarneraient l’image d’Épinal de l’homme idéal. Enfin, la sincérité serait le troisième trait fondamental de ces jeunes : puisqu’ils acceptent d’aller jusqu’à la mort pour leur idéal, ils seraient « sincères » avec leur femme, leur degré de fiabilité se mesurant à leur capacité de montrer leur authenticité dans le champ de bataille. Ce type de jeune incarnant les vertus cardinales de véracité serait l’idéal de l’homme à épouser pour échapper au malaise de l’instabilité et de la fragilité croissante qui caractérisent les couples modernes. Souvent issues de mariages recomposés en France, ayant fait l’expérience de la précarité des liaisons conjugales de leurs parents et ayant vécu le nivellement de la condition masculine dans le divorce, elles en viennent à rejeter autant l’image de l’homme que de la femme qui règne dans la société moderne. Elles se mettent en quête d’une forme d’utopie anthropologique où le sentiment de confiance et de la sincérité absolue se conjugueraient à celui de la « bonne inégalité ». Les sites Jihadistes de l’État islamique (Daech) qui savent manipuler la sensibilité de ces jeunes filles d’exploitent ce type de fascination en parlant de l’image noble de la femme qui serait à l’abri de l’instabilité moderne et vivrait dans la confiance absolue de l’homme qui serait un appui majeur (c’est un « héros ») et un soutien indéfectible (il n’est pas efféminé, il sait comment lutter et relève le défi de l’adversité). Surtout, une vision naïvement romantique de l’amour se conjuguerait avec l’attrait de la guerre, voire de la violence. Une partie de ces jeunes filles serait fascinée par la violence guerrière (Hoyle, 2015). Par ailleurs, les premières vagues de jeunes femmes qui sont parties en Syrie servent de « recruteuses » : elles envoient des e-mail, entretiennent des blogs, donnent une image d’Épinal de la situation de l’épouse des « mujahids » (combattants du jihad) en Syrie.

Dans une société hyper-sécularisée où rien ne semble plus relever du sacré transcendance, la seule sacralité qui résiste au nivellement est de type répressif, comme une forme d’archaïsation du sens pour parer au non-sens des relations sociales parfaitement désacralisées, voire profanées. Pourquoi alors c’est l’islam qui est privilégié dans cette quête de sens ? D’abord en raison du vide de l’extrémisme violent sur le marché des idéologies : l’Action directe, les Brigades rouges, le groupe Baader-Meinhoff appartiennent au passé et l’extrême-droite inspire quelques-uns mais ne présente pas d’idéologie de sacralisation, tout au plus une vision désacralisante de la démocratie, identifiant en l’immigré la figure de l’ennemi à abattre. L’islam dans sa version Jihadiste satisfait à deux besoins contradictoires dans la nouvelle jeunesse de classe moyenne européenne : il porte en lui une vision anti-impérialiste d’un côté, une vision hyper-patriarcale de l’autre. Ceux qui veulent en découdre avec l’ordre mondial dominé par les États-Unis y trouvent des ressources idéologiques, et ceux qui souffrent de malaise d’identité et ont besoin d’une transcendance absolue y découvrent une source inépuisable de sacralisation répressive.

Notes de bas de page

[1] C’est surtout en relation avec le coup d’État militaire algérien contre le Front islamique du salut (FIS) qu’une vague Jihadiste déferle sur l’hexagone en 1995. Cette année-là, le territoire a été touché par huit attentats à la bombe. Le bilan humain sera de huit morts et comptera environ 200 blessés.

Bibliographie

Bouzar, D. (2014). Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer. Éditions de l’Atelier.

Hoyle, C., Bradford, A. et Frenett, R. (2015). Becoming Mulan ? Female Western Migrants to ISIS, Institute for Strategie Dialogue.

Khosrokhavar, F. (2014). Radicalisation. Maison des sciences de l’homme.

Thomson, D. (2014). Les Français Jihadistes. Les Arènes.

Wievorka, M. (1988). Sociétés et terrorisme. Fayard.

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