À travers la porte

Maria Tuiran-Rougeon - Psychologue, Codase, Grenoble

Julie Calvayrac - Psychologue, Codase, Grenoble 

Florent Jounenc-Soler - Chef de service éducatif, Codase, Grenoble

Le service de Prévention Spécialisée de l’association Codase, propose un accompagnement éducatif aux jeunes en difficultés de 12 à 25 ans, dans leur espace de vie. Plus spécifiquement, cette aide s’adresse à des jeunes en rupture, et/ou en conflit avec leur environnement, en risque de marginalisation, à des jeunes en souffrance, et à des jeunes isolés. Dans le cadre de la réunion d’équipe, avec le chef de service[1], et de l’analyse de la pratique, avec les psychologues[2], un éducateur amène une situation toute particulière d’isolement, qui retiendra notre attention.

Nous présentons ici, chacun de notre place, le travail d’articulation des enjeux éducatifs et psychiques. Il s’agira d’interroger les points de repères cliniques classiques mais également d’aborder les questionnements éducatifs ainsi que les modalités d’intervention de la Prévention Spécialisée dans cette situation qui inquiète et interroge. Fin août 2013, une mère a contacté la Maison des Adolescents (MdA) pour une intervention auprès de son fils, un jeune homme de 18 ans, enfermé dans sa chambre depuis un an ; que nous nommerons Frédéric.

Comment intervenir à partir de la demande d’une collègue, elle-même interpellée par la mère au nom du fils ? D’autant plus, comment intervenir auprès d’un jeune enfermé ? Cette situation semble d’emblée complexe en termes d’emboîtement des espaces. Sur quelles demandes l’intervention de l’éducateur serait-elle légitime ? Au nom de l’enfermement du jeune ? Au nom de l’inquiétude de la mère ?

En septembre 2013, l’éducateur reçoit la mère dans le local d’équipe. Lors de cet entretien, la mère décrit un tableau inquiétant de son fils. Après avoir redoublé la classe de troisième dans deux collèges différents, Frédéric fait sa scolarité par correspondance, qui aboutit par l’obtention du brevet. Pendant les années collège, une mesure aemo (Action Éducative en Milieu Ouvert) est prononcée mais ne sera jamais mise en place ; il a alors 14-15 ans. Au moment où Frédéric reprend ses études par correspondance, la mère intervient auprès du juge, signalant que désormais tout va bien. Dans le même temps, au niveau familial se déroulent d’autres événements dans sa vie : alors qu’il habitait chez sa mère (ses parents étant séparés), celle-ci, pour des raisons professionnelles, décide de déménager sur une commune voisine. Frédéric fait alors le choix d’habiter quelques étages au dessus, chez sa grand-mère maternelle. Pour arriver à ses fins, Frédéric ruse et fait croire à sa grand-mère que sa mère est d’accord, elle l’accueille à bras ouverts. La mère de Frédéric se trouvant devant le fait accompli, n’osera pas s’y opposer.

Actuellement, Frédéric ne sort plus de sa chambre depuis un an, si ce n’est à de très rares occasions (douche, alimentation) ; il vit dans sa chambre, close, volets fermés. Il présente des rituels de contrôle autour de l’alimentation : Frédéric ne mange qu’une fois par jour ; il ne mange ni viande, ni poisson, ni œuf ; il ne mange que certains aliments bios, excluant ainsi tous ceux ne correspondant pas à ses critères et ne boit qu’une seule eau gazeuse. L’écran prend de plus en plus de place (via l’ordinateur), et il peut faire preuve de violence, physique ou verbale, à l’égard de sa mère si cette dernière rentre dans sa chambre (c’est-à-dire quand elle dépasse ses frontières) ou pose un cadre (c’est-à-dire quand elle délimite des frontières).

L’éducateur apprend également l’existence d’un oncle, ayant eu de nombreux contacts avec Frédéric. Cependant, l’oncle est évincé de sa place de personne ressource auprès de Frédéric par les deux femmes car il propose des solutions perçues comme radicales et insupportables (à savoir défoncer la porte et le faire sortir de force). Lors de l’entretien avec la MdA, la mère mentionne que Frédéric a peur de cet oncle.

La grand-mère, suivie à l’hôpital d’une ville voisine, finit un protocole de chimio thérapie, suite à un cancer. Elle parlera à l’éducateur de son histoire familiale difficile et fera cette remarque : « c’est étrange, ma sœur a des tocs, moi j’ai des phobies ». Elle portera le discours d’un monde dangereux.

À l’égard de la situation, au point où nous en sommes, émerge une première question : quelle est la place de cette grand-mère dans la dynamique familiale, elle-même ayant fait l’expérience de l’abandon, dans son enfance, lors de son placement à l’orphelinat, en même temps qu’une sœur, suite à la dépression de sa propre mère ? Frédéric tente-t-il de restaurer la grand-mère quant à son histoire familiale, et ensuite à son cancer ?

La mère recontacte l’éducateur deux semaines après ce premier entretien. Suite à un temps de travail en équipe, l’éducateur décide de rencontrer la mère au domicile de la grand-mère, dans l’idée d’entrer en contact avec Frédéric. À partir de la demande de cette mère, l’éducateur se positionne ainsi dans l’environnement élargi du jeune, lui laissant la possibilité, s’il le souhaite, de se saisir de cette relation. Il se pose à côté de son enfermement, dans son espace ; tout en étant dans une posture respectueuse de cette porte fermée. Il marque ainsi la volonté de ne pas être intrusif dans cet espace privé, et part du postulat que la parole suffit et permet l’ouverture.

L’éducateur fait la tentative de parler à Frédéric à travers la porte – sans réponse. Dès cette première rencontre, l’éducateur écrit une lettre, en deux exemplaires destinée à Frédéric ; il en glisse une sous la porte de la chambre et affiche la deuxième sur le réfrigérateur, endroit stratégique de la journée du jeune. Dans cette première lettre, l’éducateur se présente, parle du souci de l’entourage familial, ne juge pas son silence (« Ce n’est pas grave de rien dire, je peux entendre »), mais promet de revenir supposant qu’il l’acceptera.

Assez rapidement, le phénomène Hikikomori[3] est venu s’immiscer dans la tête des professionnels (Tisseron, 2012).

À partir des interrogations (à savoir comment poursuivre et comment retourner auprès de Frédéric ?), il s’élabore une double stratégie : envoyer une lettre à la mère et interpeller les partenaires. Dans les faits, c’est la mère qui sollicitera à nouveau l’éducateur. En revanche, il fait le lien avec les professionnels ayant orienté la famille vers la Prévention Spécialisée, à savoir la MdA et son dispositif rattaché sur le versant de la psychiatrie. Pour information, ce dispositif est une équipe mobile, composée d’un psychologue et d’un infirmier psychiatrique, ayant une attention particulière pour les jeunes isolés. Ils ont, eux aussi, la possibilité de se déplacer à domicile, dans une démarche d’aller vers. Pour la deuxième fois, l’éducateur se rend au domicile et pourra échanger quelques mots avec Frédéric, la porte restant toujours close. Il se montre moqueur, insolent, et méprisant, avançant que l’éducateur « ne sert à rien », qu’il « est un guignol », et qu’il n’en à « rien à foutre de lui ». Face à ces propos, la grand-mère fait irruption dans la chambre du jeune homme, lui demandant de se montrer respectueux. Elle est repoussée par le jeune homme, et la porte se ferme aussitôt. L’éducateur laisse un deuxième mot sous la porte.

Alors qu’un lien devenait possible, même sur le registre du refus, est ce que cette grand-mère ne manifeste pas un insupportable face au fait même que Frédéric prenne la parole ? Après cet entretien, l’éducateur effectue des recherches sur les réseaux sociaux afin, de trouver une trace du jeune homme, et pourquoi pas la possibilité de rentrer en contact par ce biais. Son compte Facebook est inactif depuis son enfermement. À l’ère du numérique et quand on sait que 98 % des adolescents et jeunes adultes ont un compte Facebook, on peut s’interroger sur ce retrait de la scène sociale numérique. Les réseaux sociaux peuvent être un moyen pour les jeunes de garder une forme de socialisation ; bien souvent décriée par les adultes mais néanmoins réelle pour eux.

 

Sur Internet, on est le maître de ses identités innombrables puisque l’on n’a pas à engager son corps, il n’y a pas de visage et l’on peut s’autoriser car on n’a pas à répondre de soi devant les autres. Cependant, ce qui nous alerte réside plus dans le faisceau d’indices et de symptômes. Ce jeune homme semble s’extraire, tant dans le réel que dans le virtuel de la scène sociale.

Quelques semaines après, un entretien a lieu avec le psychologue de l’équipe mobile. Le choix est fait d’un binôme psycho-éducateur auprès de Frédéric, tandis que l’infirmier psychiatrique s’entretient avec la grand-mère, de sorte à la neutraliser. À cette occasion, Frédéric évoque de manière argumentée son choix de vie (soit rester enfermé) et le fait qu’il ne souhaite pas « raconter sa vie à tout le monde dans la rue » alors que les professionnels sont dans le couloir. Pour Frédéric. « le dehors » commence à la porte de sa chambre. Frédéric parle d’un monde « moche », « injuste » et « dangereux ».

À la suite de cette expérience, il est proposé à la famille un co-accompagnement, prenant en considération les modalités et les contraintes d’intervention des différents professionnels. L’équipe mobile, n’ayant pas pour vocation de proposer de thérapies au long court, recevra la mère lors de quatre entretiens, dont l’un en y associant la grand-mère. La mère engagera par la suite une démarche personnelle de thérapie. La prévention spécialisée elle, accompagnera plus Frédéric, tout en gardant une oreille attentive aux demandes de la famille, ainsi qu’à la nécessité de prendre un temps avec la grand-mère pour pouvoir accéder à Frédéric.

L’éducateur repasse donc, seul, toutes les trois, quatre semaines, pendant une année en accord avec la grand-mère et la mère. L’éducateur demande à la mère d’être présente. En effet, il a observé qu’à chaque fois que celle-ci tente de poser un cadre à son fils, elle se trouve invalidée par le discours de la grand-mère, en son absence. Malgré les paroles rejetantes et hostiles de Frédéric (« tu ne sers à rien », « je ne veux pas d’aide », « va aider les gens qui en ont besoin »), des échanges sont possibles autour des jeux vidéo et des séries ; Frédéric est particulièrement hostile à l’ironie. Ces échanges se font toujours porte fermée. Au-delà de l’envie irrésistible d’ouvrir cette porte, ce qui prime est le respect de cette modalité de communication, notamment en raison d’un risque de défenestration, réactionnelle à la violence de l’intrusion. L’éducateur arrive pourtant à imaginer ce jeune homme, notamment en prenant appui sur une photo de Frédéric enfant, présente au domicile.

De nombreux questionnements sont amenés autour de cette situation, dont certains sur un versant éthique. Dans quelle mesure il est nécessaire de respecter le choix de vie de ce jeune homme, malgré nos inquiétudes et la perception d’une grande souffrance sous-jacente au choix de vie ? Qu’est ce qui motive le fait de persévérer dans notre intervention ? Est-ce la volonté de normalisation ? Devant ces interrogations, l’éducateur éprouve un sentiment de solitude et tente de trouver de réponses appropriées à la situation, qui viendraient compléter son intervention. Les dispositifs tels que l’hospitalisation d’office et l’hospitalisation à la demande d’un tiers ne semblent pas possibles : Frédéric est majeur, il ne représente pas de danger pour les autres et le danger envers lui-même paraît difficile à évaluer. Au niveau institutionnel, chef de service éducatif et psychologues ont le souci de ce jeune homme et de cet éducateur confronté à une situation qui amène une pratique singulière et inhabituelle. Une attention particulière est portée sur l’articulation chef de service, psychologue et éducateur, nécessaire à la compréhension et à l’élaboration d’une pratique. Cela passe par la validation d’un tel accompagnement et la réaffirmation de la pratique éducative, mais également par la mobilisation des partenaires (CMP, Réseau adolescent Isère notamment via des Réunions de Concertation Pluridisciplinaire) afin de s’assurer que l’éducateur ne se retrouve pas lui-même isolé, et que l’éducatif ne soit pas la seule réponse apportée.

L’éducateur reste également disponible pour la famille, avec laquelle un travail d’élaboration partagée se met en place (notamment autour de pistes éducatives). Cet accompagnement amène les deux femmes à cheminer. Elles commencent à nommer l’impossible de cette situation, et ont, pour la première fois depuis plusieurs années, un discours commun et une volonté de faire changer les choses. Elles souhaitent poser un cadre cohérent et élaborent des stratégies pour amener le jeune homme à sortir (de sa chambre et du domicile). À titre d’exemple, la mère décide de dormir une nuit au domicile de la grand-mère, sur le canapé. Son fils lui dira en souriant : « tu n’es pas à ta place ». Elle réfléchira également à trouver de nouvelles modalités en ce qui concerne les courses. Actuellement, la mère apporte les courses une fois par semaine, en respectant scrupuleusement la liste établie par son fils. Elle envisage de lui laisser de l’argent plutôt que de « faire à la place de ». Elle menace également de couper l’accès à internet entre 22h et 9h. Après la manifestation de son mécontentement, il accepte mais à partir de la rentrée. Les deux femmes tentent de structurer une intervention commune dont l’intention est claire : elles veulent le faire sortir.

En Avril et mai 2014, à la grande surprise de tout le monde, Frédéric sort à trois reprises afin d’effectuer des démarches administratives (renouvellement de sa carte d’identité, ouverture d’un compte bancaire) et de soin (visite chez le dentiste) ; argumentant la nécessité de normaliser sa situation. Sa mère l’accompagne. Elle sera surprise du comportement de son enfant : elle le trouve inadaptée dans sa relation à l’agent de l’état civil et vis-à-vis des démarches dans ses interrogations sur le bien fondé des questions posées. Nous apprendrons par la suite qu’il a fermé les yeux tout au long du trajet en voiture, comme s’il sautait d’un espace à un autre, sans les traverser. Sa visite chez le dentiste était motivée pour des raisons toutes particulières. En effet, Frédéric pensait avoir deux dents « mortes », ce qu’il trouvait malsain. C’est pourquoi il souhaitait se les faire arracher. Le dentiste refusera en l’absence d’élément médical justifiant cette intervention.

Finalement, au mois de juin 2014, Frédéric finit par laisser place au silence, il se montre mutique et hermétique à toute rencontre. À chacun de ses passages, l’éducateur continue à laisser des mots à Frédéric, d’autant que les échanges lui laissaient entrevoir que Frédéric les lisait. On sait également, par la famille, que la venue de l’éducateur amène Frédéric à se doucher une fois de plus par semaine en amont de la rencontre.

En parallèle de ces rencontres, l’éducateur apprend par le biais de la mère d’un autre jeune qui connaît Frédéric, l’existence du père et de la grand-mère paternelle. Lorsqu’il les rencontre, l’éducateur découvre un père en situation précaire, qui habite chez sa propre mère et qui ne semble pas vraiment concerné par la situation inquiétante de son fils ; de manière surprenante, il mettra fin à l’entretien pour aller « sortir le chien ». Concernant la grand-mère paternelle, elle mentionne un conflit et un mépris entre les deux familles, et interpelle l’éducateur sur de prochains échanges : « le dire à mon fils ou à moi c’est pareil ». On apprend qu’un secret plane sur la famille à propos de l’existence du jeune homme : une partie de la famille paternelle ignore son existence, y compris sa demi-sœur. Il est même question de mettre en cause la réalité de la paternité, Frédéric serait le fils d’un autre. De plus, on sait que le père reconnaîtra tardivement la paternité. Pourtant, lors de cette rencontre, la ressemblance de Frédéric à son père apparaît évidente à l’éducateur. En septembre 2014, la famille observe un changement dans le comportement de Frédéric : la fréquence des douches augmente, il nettoie sa chambre et change, pour la première fois en deux ans, ses draps. Il demande à sa mère de résilier son abonnement téléphonique, sous le prétexte de changer d’opérateur. Il annonce à sa mère, ainsi qu’à sa grand-mère qu’il souhaite aller vivre chez sa grand-mère paternelle. Cette nouvelle agite les deux femmes, réactivant le ressentiment envers la famille du père.

Quelques jours après, Frédéric sort de chez sa grand-mère, pour disparaître avec l’unité centrale de son ordinateur (sans son écran), sa carte bancaire (récemment obtenue), une enveloppe contenant ses économies, sa carte d’identité, et son téléphone portable. Il partira en lacérant son matelas, en y cachant l’inscription « ne pas chercher ». Ce n’est qu’au bout de trois jours que la grand-mère découvre l’état de la chambre, n’ayant pas osé y accéder avant. Elle appelle alors la grand-mère paternelle, furieuse de cette découverte. C’est à ce moment que la famille comprend que Frédéric n’est nulle part, il n’est pas à là où ils le croyaient.

Cette disparition pourrait faire écho à la figure anthropologique pensée par David Le Breton, la « blancheur » (Le Breton, 2000, p. 35). Il arrive que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive : c’est la blancheur. Elle touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît. C’est une forme de démission de soi, une volonté de s’effacer d’une existence, là que par une sorte de pesanteur. L’indifférence à soi suscite l’exposition à un danger qui n’est plus perçu comme tel, car le jeune ne s’habite plus tout à fait. Forme inconsciente d’une volonté, moins de mourir que de ne plus être là. Elle témoigne de l’impossibilité d’être un individu et de s’investir comme sujet de son existence. Les techniques de blancheur sont des tentatives de se débarrasser de soi pour ne plus supporter les pressions d’une identité intolérable.

La mère appelle l’éducateur en urgence, paniquée. Après échange avec le chef de service, l’éducateur propose d’accompagner la mère déclarer la disparition à la Police Nationale.

Les recherches menées par la police mettent à jour que le jeune homme a désactivé sa page Facebook définitivement peu avant son départ, qu’il a acheté un billet d’avion au départ de Paris à destination de l’Islande (un aller sans retour). Pour rappel, ces événements ont lieu dans un contexte sociétal très particulier, teinté d’attentats, de jihad[4], de jeunes partants en Syrie ; ce qui inquiète l’éducateur. Au vu des éléments, la piste d’un engagement au sein du jihad n’est pas privilégiée par la police, mais plutôt une disparition inquiétante. L’équipe laisse de nouveau une porte ouverte à la mère et à la famille.

Un an après, en septembre 2015, la mère recontacte l’équipe : Frédéric est décédé, elle part avec son frère pour rapatrier le corps de son fils, les obsèques se dérouleront quelques jours plus tard. Les circonstances de son décès sont à ce jour inconnues, une zone d’ombre entoure cette disparition : le corps de Frédéric a été retrouvé dans un état de décomposition avancé, dans les terres sauvages et reculées en Islande sans aucun papier d’identité, ni aucun matériel.

Pour conclure, comment lire dans l’après coup cette situation ? Revenons sur quelques éléments.

Au vu du contexte social au moment de cet accompagnement, la question de la radicalisation a émergé dans l’esprit de l’équipe. En effet, dans la quête d’identité propre au moment de l’adolescence, et du fait de l’enfermement et de l’utilisation excessive de l’ordinateur, Frédéric aurait pu être happé par le discours Jihadiste. La suite des événements infirmeront cette hypothèse.

Même si le numérique permet de mettre de côté la dimension réelle de la rencontre avec l’autre, la dimension imaginaire est complètement investie. Qu’en est-il pour Frédéric ? Nous saurons rapidement qu’il n’en est rien. Il semble s’inscrire plus dans un enfermement que dans un isolement. Cette mise en suspension, (redoublement, isolement, enfermement), pourrait être lue comme une tentative adolescente, comme un temps d’hésitation, d’inhibition, avant de s’engager dans la vie adulte. L’équipe éducative fait au départ cette supposition, d’où :

  • La décision d’aller vers, d’entrer dans l’espace familial pour le rencontrer à travers la porte.
  • Le temps d’échange avec la famille, à la recherche de leviers qui permettent de dénouer la situation.

Cependant, le dénouement nous amène, aussi, à éclairer les interrogations qui sont restées présentes pendant l’accompagnement.

Dans les éléments cliniques que l’éducateur apporte, des manifestations qui peuvent être considérées d’ordre phobique ont émergé. L’espace du jeune était limité à sa chambre, incluse elle-même dans l’espace de la grand-mère. La grand-mère délimitait son propre espace dans le discours « l’extérieur est dangereux », « c’est étrange ma sœur a des tocs, moi j’ai des phobies ». Frédéric semble répondre en miroir à ce discours par « le monde est moche, injuste et dangereux ». L’enfermement vient comme une réponse inversée au discours de la grand-mère : « à l’intérieur l’espace est rassurant ». Même si l’espace de vie de Frédéric est délimité, voire même clos, il semble ne pas parvenir à constituer un objet phobique pour se protéger de l’angoisse. On verra que Jacques Lacan, dans le séminaire D’un Autre à l’autre (Lacan, 2006, p. 307) va considérer la phobie comme un moment de la métaphore paternelle, une solution imaginaire, où l’objet phobique sert de balise en créant un espace interdit pour suppléer un temps à la nomination par le Nom-du-Père. Confronté au « pas de pénis » de la mère, chaque sujet va avoir à symboliser ce manque, par le biais de la fonction phallique : soit sur un mode névrotique, en se remparant d’un signifiant phobique, soit en le déniant sous la forme d’un « objet » fétiche. C’est pourquoi Jacques Lacan en est venu à considérer la phobie comme une « plaque tournante » entre névrose et perversion.

Quelques traits semblent nous poser d’autres questions nous laissant à ce jour en suspens.

  • Le rapport à l’espace : il n’est pas organisé par un continuum mais par une étrangeté de l’un par rapport à l’autre. Par exemple, il saute d’un espace à l’autre sans les traverser.
  • Le rapport à l’alimentation : au-delà de la peur qu’il développe vis-à-vis de certains aliments ou du contrôle (comme dans l’anorexie), il semble être dans une position extrême à tel point qu’on pourrait s’interroger : si sa mère ne lui apporte pas la nourriture qu’il demande, se nourrirait-il ?
  • L’hostilité face à l’ironie : malgré l’absence d’éléments autres que ses réactions à l’ironie de l’éducateur, nous percevons une pointe (une petite indication) nous indiquant un sentiment de mise en danger, de persécution à son égard
  • Au moment où la mère et la grand-mère cessent de se tenir sur deux positions différentes, et parviennent à se mettre d’accord, à quoi est-il confronté ? À un effondrement de ce point d’appui sur deux scènes opposées ? Alors qu’il commence à faire des démarches, qu’on pourrait prendre comme des tentatives d’être au monde, il les annule (avec un discours normalisé des démarches) et reconstitue deux espaces dressés en opposition (le paternel et le maternel). Il finira par prendre la fuite, comme un aller sans retour. S’agit-il d’une tentative d’auto-engendrement ? Peut-on percevoir des tentatives de duperie à l’adresse de sa famille ?
  • Les conditions d’une métaphore paternelle semblent absentes : ce garçon n’est pas inscrit chez le père, ni dans la famille paternelle, il n’y a pas d’homme dans la vie de la grand-mère et de la mère, sachant que le seul nommé est évacué (l’oncle).
  • La perception du corps : Quel est le statut de cette crainte de deux dents « mortes », s’agit-il d’être dedans mort ?

Frédéric semblait être également en suspens : définissant un espace clos, se maintenant dans une inhibition, dans un non-engagement de ses affaires, sans parvenir à se constituer un objet phobique. Pouvons-nous faire l’hypothèse qu’il se trouvait en deçà de cette « plaque tournante », autrement dit piégé dans un enfermement d’ordre psychotique ?

Codase

Les missions du service sont de promouvoir et d’accompagner individuellement et collectivement des jeunes en difficulté de 12 à 25 ans dans leurs démarches d’insertion sociale, d’apporter des réponses éducatives au sein même des espaces de vie où ils sont, mais également d’accompagner les familles dans leurs fonctions parentales. Pour lutter contre toutes formes d’exclusion sociale, les équipes d’éducateurs tentent de maintenir, de restaurer, ou de recréer des liens nouveaux dans les territoires concernés. Ces missions s’inscrivent dans le cadre de la compétence du Conseil Départemental en termes de protection de l’enfance. L’intervention du Codase est fondée sur le principe de libre adhésion des jeunes à la relation, ainsi qu’au travers d’une démarche « d’aller vers » de façon volontaire et s’inscrit dans un territoire donné. Elle s’articule avec d’autres actions menées, c’est pourquoi nous tentons en permanence de construire des partenariats institutionnels afin de permettre une élaboration diversifiée des réponses, ce qu’appelle l’analyse des situations rencontrées.

Notes de bas de page

[1] Afin de soutenir les pratiques éducatives, les équipes sont encadrées par un chef de service en charge de coordonner et de réfléchir sur le sens des actions menées, ainsi que de définir avec les éducateurs des stratégies d’intervention. La pratique professionnelle s’élabore dans le cadre des réunions d’équipes où les situations des jeunes sont abordées.

[2] L’analyse de la pratique, animée par les psychologues cliniciens permet également de se centrer sur des situations qui interrogent les éducateurs, laissant ainsi la possibilité de s’ajuster et de construire des stratégies éducatives à partir des aspects cliniques de la situation abordée.

[3] Ce mot japonais désigne des adolescents et des jeunes adultes qui abandonnent leur scolarité pour rester dans leur famille. Ils n’ont pas de projet professionnel, ne pensent pas se marier, ni avoir d’enfants, et ont en général très peu d’amis. Ce phénomène est parfois lié à une pathologie mentale identifiée (notamment une psychose, une dépression ou une phobie grave) ; on parle alors de « Hikikomori secondaire ». Mais il peut aussi être manifestement indépendant, auquel cas on parle de « Hikikomori primaire ». Il s’agit d’un double désemboîtement : un désemboîtement du lien social, et un désemboîtement psychique.

[4] Le Jihad est un mouvement armé, sous filiation islamique, impliqué dans la « guerre sainte ». L’objectif est de combattre pour s’améliorer soi-même (atteindre le perfectionnement moral ou religieux), étendre l’Islam et éventuellement le défendre et ainsi transformer la société.

Bibliographie

Le Breton, D. (2000). Passions du risque. Paris : Métailié.

Lacan, J. (2006). D’un Autre à l’autre. Le séminaire : Livre XXI (1968-1969). Paris : Seuil.

Tisseron, S. (2012). Hikikomori, un nouvel habit de la crise d’adolescence ? Repéré à : www.sergetisseron.com/blog/hikikomori-un-nouvel-habit-de-la.

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